L'ours blanc, nouvelle manne du Nord

Quatre mille six cents dollars, c'est une très jolie somme. Dans des villages... (Photothèque Le Soleil)

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Jean-François Cliche
Le Soleil

(Québec) Quatre mille six cents dollars, c'est une très jolie somme. Dans des villages où le taux de chômage avoisine les 20%, c'est même une petite fortune. Et comme c'est maintenant le prix d'une peau d'ours polaire, une vraie petite ruée vers l'«or blanc» se produit dans le Nord-du-Québec, où le nombre d'animaux tués a été multiplié par 10, au bas mot, depuis deux ans. Les chasseurs inuits jurent que l'espèce est plus abondante que jamais; les biologistes, eux, n'en sont pas si sûrs...

D'après des données du ministère des Ressources naturelles et de la Faune, les Inuits du Québec - les seuls qui aient le droit d'abattre des ours polaires - vendaient grosso modo entre 5 et 15 fourrures d'ours blanc par année au cours des années 2000, quand le prix moyen de vente, malgré d'importantes fluctuations, se situait autour de 1000$ chacune. Mais cette valeur moyenne est passée à près de 1900$ en 2009-2010, puis à 4600$ l'an dernier, et le nombre de prises n'a pas manqué de suivre: 75 peaux vendues au Québec il y a deux ans, puis 114 l'an dernier. Et encore, cela ne compte pas tous les animaux abattus, comme on le verra plus loin...

«C'est vraiment le prix des fourrures qui explique cette hausse», témoigne Johnny Oovaut, chasseur inuit qui préside la Commission de gestion des ressources fauniques du Nunavik. «Il n'y a pas beaucoup de gens qui veulent chasser l'ours polaire. Personnellement, je crois en avoir tué peut-être sept au cours de ma vie, mais dégager la peau sans l'endommager est un travail vraiment fastidieux. [...] Ceux qui font ça, ce sont surtout ceux qui n'ont pas de travail et qui ont besoin de cet argent pour nourrir leur famille. Ici, à Quaqtaq [minuscule village de 350 personnes à l'extrémité nord de la baie d'Ungava, N.D.L.R.], j'en connais deux ou trois, et ils sont tous chômeurs.»

Ce serait aux fameux «marchés émergents», Chine et Russie en tête, à qui les chasseurs inuits devraient cette manne. «Il y a tellement de gens qui ont de l'argent en Chine maintenant, c'est l'endroit au monde où la demande pour les produits de grand luxe augmente le plus rapidement», dit Alan Herscovici, du Conseil national de la fourrure du Canada. «L'ours polaire, c'est un marché où l'offre est très, très limitée, parce que c'est très contrôlé. C'est pour ça que les prix ont explosé.»

Coup de pouce bienvenu

Évidemment, nuance M. Oovaut, personne ne devient riche avec 4000$, surtout si la somme est étalée sur toute une année. Mais il reste que dans des villages inuits où les taux de pauvreté sont de deux à trois fois plus élevés que dans l'ensemble du Québec, selon l'indicateur retenu, c'est le genre de coup d'argent qui peut donner un sacré coup de pouce à des familles démunies. Les Inuits ont beau avoir une longue tradition de bonne gestion de la faune, reste que certains ont déjà été pris en train d'abuser du pain béni...

Pas plus tard que l'an dernier, le village d'Inukjuak (1200 âmes sur la baie d'Hudson) a en effet créé tout un émoi quand ses chasseurs ont à eux seuls abattu 76 ours polaires, eux qui n'en prélevaient que deux ou trois par année auparavant. Par comparaison, le quota pour toute la région du sud de la baie d'Hudson a été fixé à 26 cette année.

«Nous en avons tué autant parce qu'il y en a tout simplement trop autour du village», explique Davidee Inukpuk, coordonnateur du programme de soutien aux chasseurs d'Inukjuak.

«Bien sûr, les chasseurs savaient aussi qu'ils pourraient en tirer des revenus pour soutenir leur famille [... mais] les 76 ours n'ont pas tous été vendus [ce qui signifie qu'une partie, que M. Inukpuk ne peut chiffrer, ne figure pas dans les 114 vendus l'an dernier, N.D.L.R.]. Un certain nombre a été donné aux aînés, comme le veut la coutume.»

«Trop» d'ours polaires? Est-ce bien possible? En tout cas, certainement plus qu'avant, assure

M. Oovaut: même si les biologistes prévoient que le réchauffement climatique devrait réduire les populations d'ours polaires, les chasseurs inuits en voient plus que jamais, dit-il. «Le problème est que personne n'étudie concrètement les effets du réchauffement sur les ours. Les biologistes se fient surtout à leurs théories, ils disent que le nombre d'ours doit diminuer parce que les glaces reculent, mais ils n'en savent rien. Les anciens disent que, dans les années 50 et 60, ils ne voyaient à peu près jamais d'ours polaires. Seulement des traces, de temps à autre. Mais maintenant, vous pourriez presque en voir tous les jours en cherchant un peu.»

Résultats contestés

En outre, un relevé aérien effectué l'été dernier par le gouvernement du Nunavut suggère que les populations d'ours blancs ne diminuent pas - mais ces résultats sont très contestés.

Et il est tout à fait possible que les Inuits croisent bel et bien plus d'ours polaires que jamais auparavant, concède le biologiste Ian Stirling, professeur adjoint à l'Université de l'Alberta et grand spécialiste de cette espèce. Le hic, nuance-t-il toutefois, c'est qu'on ne peut pas nécessairement en conclure que l'emblématique ursidé se porte bien.

Il y a 13 populations d'ours polaires dans le monde, explique-t-il, qui sont plus ou moins isolées les unes des autres, dont trois touchent le Québec. «Si les chasseurs en voient plus, une première hypothèse est qu'il y en a effectivement plus. Dans le cas de la population du détroit de Davis [qui englobe la baie d'Ungava, la côte du Labrador, le sud de l'île de Baffin et se rend jusqu'au Groenland, N.D.L.R.], il semble que cela pourrait être le cas, d'après divers indicateurs, dit M. Stirling.

Réchauffement climatique

«Mais cela peut également signifier que les ours vont mal. C'est une espèce qui a besoin de la banquise pour se nourrir. À cause du réchauffement, ils doivent maintenant revenir sur la terre ferme plus tôt en saison et se passer de nourriture pendant plus longtemps parce que la glace reprend plus tard en moyenne. Or, un ours affamé ne se laissera pas mourir de faim sagement sous un arbre. Il va chercher d'autres sources de nourriture, et ça, cela peut très bien l'amener proche des villages.»

D'ailleurs, signale M. Stirling, dans la petite ville de Churchill, célèbre pour la présence de nombreux ours à proximité, des études ont clairement lié la date de formation des glaces au nombre d'animaux «à problème» qui entrent dans la ville.

Et c'est vraisemblablement ce qui se passe aussi du côté québécois de la baie d'Hudson, suggère le biologiste: les ours rôdent près des communautés inuites parce que la banquise tarde et qu'ils ont faim.

Ceci dit, il est bien difficile de dire si un prélèvement d'une centaine d'ours dans tous le Québec peut être durable, puisque cela dépend de la santé de trois sous-populations et de la pression de chasse dans d'autres provinces. Mais dans le cas du sud de la baie d'Hudson, qui abrite quelque 1000 spécimens, des récoltes de quelque 75 animaux pour un village comme Inukjuak ne sont «absolument pas soutenables», tranche M. Stirling.

Un recensement controversé

Au début du mois, le Nunavut a publié les résultats d'une étude sur l'abondance des ours polaires qui n'a pas fini de faire jaser.

Basée sur un relevé aérien d'une sous-population en particulier, celle de l'ouest de la baie d'Hudson (OBH), l'étude a compté 1013 ours polaires dans cette région en août dernier. Par comparaison, en 2004, un autre recensement - par marquage et recapture, méthode réputée plus fiable - était arrivé au chiffre de 935 animaux, mais prévoyait une baisse à 610 avant 2011. Ce qui ne s'est évidemment pas produit...

Les chasseurs inuits, ainsi que quelques climatosceptiques d'ailleurs, y ont vu la confirmation de ce qu'ils croyaient savoir, mais le diable se cache souvent dans les détails, avertit le spécialiste des ours polaires de l'Université de l'Alberta, Ian Stirling.

Et même si leur nombre total ne laisse entrevoir aucun déclin, le recensement du Nuvanut montre aussi un nombre très bas, pour ne pas dire alarmant, d'oursons - seulement de 20 à 50% de leur nombre d'il y a une trentaine d'années.

«On a 30 ans de données sur leur condition corporelle [poids, par exemple], et ce n'est pas une population qui se porte bien, assure-t-il. En fait, la population de l'OBH est probablement celle qui souffre le plus des changements climatiques.»

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