Séquestration du carbone: le grand pari conservateur

Le projet du gouvernement canadien permettrait d'enfouir jusqu'à... (Photothèque Le Soleil)

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Le projet du gouvernement canadien permettrait d'enfouir jusqu'à 600 millions de tonnes de gaz carbonique, soit environ les trois quarts des émissions  annuelles. 

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(Québec) En général, on considère que de balayer un problème sous le tapis est une des pires manières de le régler. Or, c'est en plein ce qu'Ottawa projette de faire avec le gaz carbonique : en enfouir des masses inouïes dans le sol — jusqu'à 600 millions de tonnes de CO2 par année, soit environ les trois quarts des émissions canadiennes actuelles. Et il n'est pas dit que les conservateurs ont tout à fait tort. Mais en misant presque toutes les billes fédérales sur ce cheval, Stephen Harper prend là un pari risqué qui pourrait faire prendre beaucoup retard au Canada dans les énergies vertes...

Ainsi, sur les 795 millions $ sur cinq ans qu'Ottawa a mis dans le Fonds pour l'énergie propre, qui sert officiellement à la «recherche sur l'énergie propre et la démonstration de technologies prometteuses», pas moins 650 millions $ seront consacrés à la recherche sur la séquestration du carbone.

Pas étonnant que d'après les calculs du Pembina Institute, un think tank vert albertain, les États-Unis investiront cette année 18 fois plus par habitant que le Canada dans les énergies renouvelables. Or, note l'institut, les deux pays «sont en compétition pour les emplois et les investissements dans les énergies vertes, et le soutien des gouvernements pour ce secteur déterminera en partie où ces investissements se réaliseront».

Les mauvaises langues verront là un nouveau cadeau des conservateurs à l'industrie pétrolière, mais l'idée de pousser des gaz profondément dans le sol n'est pas aussi farfelue qu'il n'y paraît. Cela se fait même déjà à des échelles relativement petites, et dans des circonstances bien précises, des pétrolières injectent du CO2 dans leurs puits pour en augmenter la pression, et donc les rendements. L'ennui, avertissait cependant en 2008 un rapport commandé par Ottawa et par l'Alberta, c'est qu'il n'y a pas suffisamment d'espace dans les puits vides ou en usage pour faire une grosse différence.

Pour enfouir 600 mégatonnes de CO2 par année (Mt CO2), disait le document, il faudra plutôt regarder du côté des «aquifères salins», c'est-à-dire d'immenses formations géologiques souterraines très profondes et gorgées d'eau salée. Comme l'explique le géologue de l'INRS Michel Malo, titulaire d'une chaire provinciale de recherche sur la séquestration du carbone, à une profondeur de 800 à 1200 mètres, les conditions de pression et de température sont telles que le gaz carbonique se liquéfie et occupe beaucoup moins d'espace qu'à l'état gazeux. Pour éviter que le CO2 liquide, plus léger que l'eau, ne remonte, dit-il, les aquifères choisis doivent être recouverts d'une couche de roche étanche d'une centaine de mètres d'épaisseur.

Heureusement, dit le géologue de l'Université Laval Georges Beaudoin, «ces aquifères sont très communs et ils sont très bien connus, car les forages pétroliers les ont intersectés des dizaines de milliers de fois dans des régions avec une forte exploration pétrolière (il se fore plus de 20 000 forages pétroliers par an en Alberta si ma mémoire est exacte). Donc, on connaît (toutes leurs caractéristiques) avec beaucoup de précision dans les régions pétrolières.» Le CO2 des sables bitumineux et des centrales au gaz de l'Alberta pourrait donc être enterré sur place.

Évidemment, l'eau des aquifères finit éventuellement par revenir en circulation, mais comme elle s'écoule à la vitesse de 1 à 10 cm par année et qu'elle a des centaines de kilomètres à parcourir avant de refaire surface, cela peut prendre des millions d'années, dit M. Beaudoin.

À vue de nez, donc, la séquestration du carbone a quelque chose d'une baguette magique pouvant faire «disparaître» une part important de nos émissions de CO2 que l'on serait bien bête d'ignorer. Même l'Institut Pembina la considère comme une «flèche de plus dans le carquois» anti-GES, malgré certains risques écologiques (voir autre texte) - opinion partagée par les géologues que nous avons consultés.

Toutefois, il y a un «mais», et il est de taille : les coûts, qui sont littéralement pharaoniques. De l'aveu même du rapport fédéral-Alberta de 2008, pourtant très enthousiaste à l'égard de l'enfouissement, «une installation industrielle ayant un potentiel de captage [... de l'ordre de 1 Mt CO2/an] nécessite un investissement total qui se situe entre plusieurs centaines de millions et des milliards de dollars.» En multipliant par le potentiel de 600 Mt/an que fait miroiter le document, on arrive à une facture tout simplement absurde.

Et encore, cette note n'inclut pas la main-d'oeuvre et l'énergie pour faire fonctionner l'équipement. Or, signale le physicien de l'Université de Montréal Normand Mousseau, une centrale au gaz qui voudrait envoyer son CO2 à 1000 mètres sous terre devrait y consacrer environ 25 % à 30 % de l'énergie qu'elle génère, ce qui est énorme. Aux États-Unis, le département de l'Énergie calculait en 2007 que les infrastructures de captage du carbone feraient passer de 63 $ à 114 $ le coût de production d'un mégawattheure pour une centrale au charbon.

C'est en grande partie pour faire baisser ces coûts que le fédéral a décidé d'investir massivement dans la recherche - plus précisément au sujet de la séparation du CO2 des autres gaz de combustion, une étape onéreuse que l'on maîtrise moins bien. «C'est comme n'importe quelle autre technologie : plus on acquiert de l'expérience, plus on devient efficace», dit M. Malo, plutôt optimiste.

«C'est plus un défi d'ingénierie que de science fondamentale, concède pour sa part M. Mousseau, mais cela n'en fait pas moins un défi important. [...] Ce n'est vraiment pas ma solution préférée, parce que j'aimerais mieux qu'on aille vers les vraies énergies renouvelables, comme le solaire. Mais pour le moment et les prochains 30 à 40 ans, on n'aura pas le choix de passer par [la séquestration géologique]. Mais de tout miser là-dessus, c'est quand même risqué. [...] C'est un manque de vision, parce que si on veut faire des percées dans d'autres technologies alternatives, il faut du financement. On prend du retard sur les recherches qui se font ailleurs dans le monde, et ça, ça fait mal.»

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