Des classes pour les «poqués de la vie»

La nouvelle classe Kangourou de l'école l'Aquarelle accueille... (Le Soleil, Erick Labbé)

Agrandir

La nouvelle classe Kangourou de l'école l'Aquarelle accueille des enfants qui ont de graves difficultés de comportement.

Le Soleil, Erick Labbé

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Un enfant négligé ou traumatisé devient souvent explosif lorsqu'il arrive sur les bancs d'école. C'est pour désamorcer les crises de ces petits «poqués de la vie» que les classes Kangourou sont nées au Québec il y a une dizaine d'années et commencent à se multiplier.

Un divan, une chaise berçante, une table à dîner, un évier, des jouets... et quelques petits pupitres forment le mobilier de la classe d'Hélène Poulin, enseignante à l'école l'Aquarelle de Saint-Georges, en Beauce. Chaque année, sa classe Kangourou de 1ère et de 2e année accueille environ six enfants des écoles environnantes aux prises avec des problèmes d'attachement.

«Ce sont déjà des petits poqués de la vie. Ils ont de la difficulté à établir une relation de confiance avec l'adulte. Il faut les reprogrammer pour qu'ils vivent du positif à l'école», explique Steve Maheu, directeur de l'Aquarelle.

Dès la maternelle, ces enfants en ont fait voir de toutes les couleurs à leurs enseignants ou éducateurs : ils ont fait des crises répétées, donné des coups, refusé de coopérer, ou se sont emmurés dans le silence et l'isolement. «Quand ils nous les réfèrent, c'est que déjà, la scolarisation est impossible ou très, très difficile», dit Nancy Hovington, psychologue à la Commission scolaire de la Beauce-Etchemins. 

Pour réussir à leur enseigner, Hélène Poulin et l'éducatrice Michèle Poulin, qui travaillent toujours ensemble, cherchent à les écouter, à les rassurer. À devenir des adultes en qui ils peuvent placer leur confiance. «Même si je voulais lui apprendre à écrire ou à lire au début de l'année, je serais pas capable. Il faut stabiliser la sphère affective pour ensuite le rendre disponible. Il faut que l'enfant se sente en sécurité d'abord», explique l'enseignante. «On n'est pas leurs parents, mais on est leur phare», ajoute l'éducatrice. 

Au début de la journée, Michèle Poulin va accueillir chaque enfant lorsqu'il descend de l'autobus et devine tout de suite s'il a eu une mauvaise nuit ou a l'air fâché. Elle prend le temps d'écouter ce que le petit a sur le coeur. «Il faut faire baisser la tension, l'angoisse, avant de passer à la routine de la journée.» Le dîner et les récréations sont souvent pris dans la classe, afin de favoriser un attachement plus fort avec le groupe, comme dans une famille. 

Un «port d'attache»

La classe Kangourou n'est toutefois pas une classe fermée, isolée du reste de l'école. Chaque enfant a aussi une place assise dans une classe de son niveau, et y fait des allers-retours fréquents. Pour qu'il apprivoise graduellement la vie dans une classe régulière et soit prêt à y retourner de façon autonome après avoir passé un an ou deux dans le groupe Kangourou. «Ils ne sont pas dans une bulle. Kangourou, c'est plutôt un port d'attache», illustre Mme Hovington. 

Lorsqu'un enfant est admis en classe Kangourou à la commission scolaire de la Beauce-Etchemins, une collaboration s'installe avec les services de santé, les services sociaux ou la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) afin d'avoir un impact sur le milieu familial. Hélène Poulin dit parler à des travailleurs sociaux toutes les semaines. «Le contact est vraiment bon.»

Si bien que cette classe, instaurée il y a huit ans, connaît de beaux succès. Plusieurs des enfants qui l'ont fréquentée sont maintenant intégrés dans des classes régulières, sans avoir besoin d'être accompagnés par un éducateur ou des mesures spéciales, indique le directeur Steve Maheu. 

Il n'y a pas de liste d'attente pour accéder à la classe de l'école l'Aquarelle, mais il y aurait des besoins ailleurs sur le territoire. «Il y a plus d'enfants qui répondent aux critères, mais ce serait trop long de les transporter», explique Mme Hovington, qui verrait très bien une deuxième classe Kangourou ouvrir ses portes dans le nord de la Beauce.

Même au secondaire

Une directrice d'école secondaire du Saguenay croyait tellement à la philosophie Kangourou qu'elle a décidé de former l'ensemble de son personnel à ses grands principes. Aujourd'hui, même les secrétaires et les concierges travaillent à «faire baisser la pression» des élèves. 

«C'est une approche préventive. Avant de réprimander un jeune pour un mauvais comportement, on lui offre d'aller dans un local ou d'aller voir un intervenant en qui il a confiance», explique Johanne Allard, qui était directrice de l'école secondaire Charles-Gravel, mais qui vient d'être nommée directrice des services éducatifs aux jeunes à la commission scolaire des Rives-du-Saguenay. 

À Charles-Gravel, qui accueille 1500 élèves, ceux qui ont des problèmes de comportement ne sont pas retirés dans une classe spéciale. Un local «Nurture» a plutôt été aménagé avec un coin salon, un autre pour les jeux de société, le billard, la coiffure, etc. Le personnel autant que les élèves sont invités à le fréquenter à l'occasion pour décompresser et créer des liens entre eux. 

Depuis que la philosophie Kangourou a été implantée à l'école, l'absentéisme a diminué et à l'heure actuelle, aucun élève n'a été renvoyé à long terme. Johanne Allard croit tellement à l'approche qu'elle se donne comme «mission» de contaminer toute la commission scolaire au cours des prochaines années.

La petite histoire

Suzanne Gauthier est formatrice pour le Réseau Kangourou.... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 4.0

Agrandir

Suzanne Gauthier est formatrice pour le Réseau Kangourou.

Le Soleil, Pascal Ratthé

Les premières classes Kangourou sont apparues au Québec en 2005, en Montérégie. «On parlait d'enfants qui étaient supposément en classe de troubles de comportement. Mais arrivée dans ces classes-là, je ne voyais personne. Les enfants étaient à la maison parce qu'ils avaient été violents. [...] Ça avait comme pas d'allure», raconte la conseillère pédagogique Suzanne Gauthier qui a contribué à mettre en place les premières cohortes. 

Aujourd'hui, Mme Gauthier est formatrice pour le Réseau Kangourou, un organisme sans but lucratif (OSBL) qui appuie cette approche dans le milieu scolaire. Environ 75 classes, réparties un peu partout au Québec, font maintenant partie du réseau. Elles sont composées de 6 à 10 enfants, supervisés par 2 adultes.

Dès le début, Mme Gauthier a été témoin de belles histoires : un enfant qui rattrape deux ans de retard scolaire en une année ou une maman qui est capable de garder un emploi pour la première fois depuis que son fils est né, parce que l'école n'est pas tout le temps en train de l'appeler pour qu'elle vienne le chercher. 

Mme Gauthier ne croit pas qu'une personne puisse réellement avoir des «troubles de comportement» à vie. Elle croit plutôt à un manque d'outils pour communiquer. «Pour moi, un enfant qui te crache dessus, il est en train de te dire quelque chose.»

Mais elle est consciente qu'il est difficile de changer la mentalité punitive qui sévit depuis très longtemps dans les écoles. «On essaie depuis longtemps de casser les comportements, mais tu casses pas un enfant!» Certains enseignants sont aussi réticents, craignant de «materner» les enfants ou trop les «chouchouter». Mais elle assure que la discipline et la routine sont très importantes dans une classe Kangourou, comme dans toute bonne famille.

Origines en Angleterre

Les classes Kangourou sont une adaptation de l'approche Nurture, développée en début des années 70 en Angleterre. Cette approche vise à mieux accueillir les enfants qui ont des retards sociaux ou affectifs, en leur offrant un cadre d'apprentissage sécurisant. Au Québec, on a adopté l'image du kangourou, car le bébé peut faire des allers-retours entre le monde extérieur et la poche de sa mère pendant un certain temps. 

«En Angleterre, il y a une classe Nurture dans toutes les écoles de quartier. Ça fait partie du curriculum et c'est le gouvernement qui paie pour ça», explique Mme Gauthier. Ce qui n'est pas le cas au Québec. Les commissions scolaires qui veulent mettre en place ce type de classe doivent puiser dans les allocations dédiées aux élèves en difficulté d'adaptation. Dans «un monde idéal», Mme Gauthier aimerait que le ministère de l'Éducation soutienne le réseau sur le plan de la formation dans les écoles.




À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer