L'école ou la garderie à 4 ans?

Est-ce que tous les enfants de quatre ans devraient aller à la maternelle?... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Est-ce que tous les enfants de quatre ans devraient aller à la maternelle? L'idée divise. À l'heure actuelle, de telles classes existent, mais seulement dans les milieux les plus défavorisés du Québec. Les éducatrices des centres de la petite enfance voient un affront à leur travail dans l'élargissement de la maternelle à quatre ans. D'un autre côté, les écoles qui tentent déjà l'expérience voient tous les bienfaits de ce départ précoce. Le Soleil est allé sur le terrain pour comparer les deux approches.

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Des enfants du groupe de Florella Homocea du CPE Pomme Cannelle, dans Limoilou 

Le Soleil, Patrice Laroche

  • LE GROUPE ANIMÉ DE FLORELLA
12 mai, 8h35  Splash! Une grosse flaque d'eau tombe au sol parce que deux enfants donnent un bain moussant à leurs bateaux dans un grand bac. Vêtus de tabliers imperméables, ils crient, ils rient, puis prennent de grandes serviettes pour essuyer leur dégât, sans que Florella Homocea, l'éducatrice du CPE Pomme Cannelle, dans Limoilou, ait à intervenir.  

Au milieu du local, elle est occupée à couper des fruits, les offrant aux enfants qui ont faim. Les autres prendront leur collation un peu plus tard, quand leur ventre gargouillera. «C'est important de respecter leur rythme», dit Mme Homocea. 

Le dernier des 10 enfants du groupe arrive, donne un «colleux» à sa maman, alors que celle-ci échange quelques mots avec l'éducatrice. C'est l'heure de «l'activité dirigée». Qui ne pourra se faire qu'après de longues minutes où Florella gérera quelques conflits, essuiera des pleurs et obtiendra enfin le silence grâce à une comptine.

Elle leur raconte une histoire sur des chenilles, qui dorment toutes à l'intérieur de petits pots. Main levée pour demander la parole, un enfant remarque que l'une d'elles commence à faire son cocon.

Florella leur donne ensuite un choix d'activité à faire. Ils peuvent compter, faire de la peinture aux doigts ou des séquences chronologiques, toujours avec comme thème la chenille. Une enfant décide plutôt d'aller piger un voile dans le bac de costumes, de se le mettre sur la tête et de se cacher dans les coins. Florella n'intervient pas. La petite fille reviendra d'elle-même aux activités dirigées environ 15 minutes plus tard. «Il ne faut pas les forcer. Sinon, on n'obtient rien», lance-t-elle en faisant un clin d'oeil à la journaliste.

«Selon moi, quatre ans, c'est trop vite dans une école», commente Mme Homocea. À cet âge, les enfants ont besoin de petits groupes et de petits espaces pour se sentir en sécurité, explique-t-elle. 

Au CPE, les repas et les collations de l'enfant sont fournis et il passe toute sa journée dans le même local. «Il y en a un qui, à l'occasion, s'endort à la table, alors on lui offre le matelas, et il se couche», explique-t-elle.

Mme Homocea trouve «triste» que tout l'aspect pédagogique développé par les CPE ne soit pas «reconnu». Élise Paradis, directrice générale du Regroupement des CPE des régions de Québec et de la Chaudière-Appalaches, confirme que la plupart des éducateurs qui travaillent avec les enfants de quatre ans sont déçus de la nouvelle initiative des libéraux. «Il y a une expertise qui s'est développée dans notre réseau, et on a l'impression d'avoir apporté une bonne réponse aux enfants de quatre ans», exprime-t-elle. 

Mais tous les petits Québécois de quatre ans ne fréquentent pas un CPE. Selon des données du ministère de la Famille, 42 % des enfants de moins de six ans occupaient une place subventionnée, en date du 31 décembre 2015, que ce soit en CPE, en garderie ou en milieu familial. Les autres sont à la maison ou fréquentent des garderies privées.

Les élèves de la classe de Marie-Ève Michaud-Watters... (Le Soleil, Erick Labbé) - image 2.0

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Les élèves de la classe de Marie-Ève Michaud-Watters ont été tellement adorables que l'enseignante a décidé de revenir en maternelle quatre ans l'année prochaine. 

Le Soleil, Erick Labbé

  • LA ROUTINE DE MADAME MARIE-ÈVE
24 mai, 8h35  Au son d'une musique douce, tous les enfants du groupe de Mme Marie-Ève sont à leur table de travail et dessinent ou griffonnent dans leurs cahiers. L'enseignante profite du moment pour lire ce que les parents ont écrit dans l'agenda rapporté dans le sac à dos des tout-petits. 

Ding! Une cloche retentit; c'est l'heure de la causerie. Chacun va replacer son cahier et s'asseoir sur le grand tapis en silence... ou presque. Quand l'enseignante prend place sur sa chaise, les petits lui disent «bon matin» en choeur. 

Les enfants connaissent si bien la routine dans la classe de maternelle quatre ans de l'école Sans-Frontière, dans Vanier, qu'ils savent exactement ce qu'ils ont à faire. «On récolte ce que l'on a semé», lance l'enseignante, une lueur de fierté dans l'oeil.  

Après que les enfants ont raconté leur fin de semaine en faisant des phrases complètes, l'enseignante leur demande de trouver le nombre de syllabes que contient le nom de Winnie. «Wi-nnie», lancent-ils d'une seule voix, pendant que ladite enfant, Winnie, saute dans deux cerceaux. 

À 9h45, c'est l'heure de la collation. Berlingots de lait et fruits doivent être avalés en quelques minutes. Lors de l'atelier qui suit, certains enfants sèmeront un haricot, alors que d'autres feront de la peinture ou joueront à un jeu de société. C'est seulement aux «jeux libres» que le niveau de décibels augmentera dans la classe. 

Même si elle est située dans le même bâtiment que l'école primaire Sans-Frontière, la classe de maternelle quatre ans est pensée et décorée pour les tout-petits. Les enfants y restent en tout temps (sauf pour le dîner et après l'école), et elle comprend un évier, une salle de bains et un vestiaire. 

Marie-Ève Michaud-Watters sent que ses élèves sont prêts à fréquenter la maternelle cinq ans, en septembre prochain. Ce dont elle aurait pu douter en début d'année, alors que sur les 18 enfants qu'elle a accueillis, la grande majorité n'avait jamais fréquenté une garderie ou un CPE. Parmi eux, certains étaient à peine propres, disaient seulement quelques mots de français, faisaient des crises à répétition ou n'avaient jamais manipulé des ciseaux. 

Pour l'aider, elle a pu compter toute l'année sur la présence de l'éducatrice spécialisée Audrey Poulin, qui rappelle les règles aux enfants dissipés et intervient individuellement avec certains d'entre eux, pendant que l'enseignement se poursuit. Elles sont donc deux à s'occuper de 18 enfants, en tout temps. 

«J'ai eu la crème, alors c'est pour ça que je continue l'an prochain», soutient Mme Michaud-Watters. 

Anne-Marie Boucher, directrice de l'école Sans-Frontière, était très contente de l'apprendre. Ce sera la première fois que l'enseignante qui hérite de cette classe, qui existe depuis septembre 2013, décide de rester pour une deuxième année. Même si la tâche est lourde et attire pour l'instant des enseignants en début de carrière, cette préparation précoce «paraît vraiment» une fois que l'enfant entre en maternelle, selon Mme Boucher. «L'enfant est déjà habitué à la structure. Sa vie scolaire, elle est commencée», dit-elle.

La commission scolaire de la Capitale ouvrira sa deuxième classe de maternelle quatre ans à temps plein en septembre, à l'école Saint-Malo.

Ce qu'en disent les experts

Égide Royer est catégorique. Pour que le Québec offre une éducation du XXIe siècle à ses enfants, la maternelle à temps plein doit être étendue à tous les jeunes de quatre ans. «Il faudrait avoir à la fin de la 1re année 90 % des jeunes qui aiment lire. C'est la clé», croit le professeur en adaptation scolaire de l'Université Laval. 

Celui qui a souvent été cité par le ministre de l'Éducation Sébastien Proulx ces dernières semaines propose des classes de maternelle quatre ans avec deux intervenants en tout temps : un enseignant et un éducateur à la petite enfance, qui travaillent en équipe. De cette façon, le ratio d'enfants par adulte ne serait pas plus élevé qu'en CPE, et les enfants auraient droit à un véritable enseignement. C'est la méthode adoptée par l'Ontario depuis plus d'une décennie, méthode qui porte fruit, dit M. Royer. 

L'expert croit que le gouvernement ne devrait pas s'arrêter aux milieux défavorisés. «L'autisme, ou des problèmes d'articulation, ça a pas rapport avec le revenu familial. Les enfants à besoins particuliers, il y en a partout», lance-t-il.  

M. Royer est tout de même conscient que cette idée ne plaira pas à tous. «Il faut se battre contre l'image qu'on se fait de l'école. La vieille pensée canadienne--française où l'école est associée à la souffrance, à quelque chose de contraignant. Certains vont se dire : "Pauvre petit, qu'on force à rester assis à un pupitre!" Alors que dans le fond, tout est basé sur l'apprentissage par le jeu.»

Pas prouvé

Francine Ferland, ergothérapeute et spécialiste du jeu chez les tout-petits, doute quant à elle que la maternelle universelle à quatre ans soit la solution à tous les maux en éducation. «Sur quoi on se base pour dire que ça va faire l'affaire?» se questionne-t-elle. 

Selon elle, le succès scolaire réside davantage «dans la qualité des services que dans le fait d'avoir fréquenté plus tôt l'école». «Parfois, la différence entre un jeune qui est entré à l'école à quatre ans et un autre à cinq ans s'estompe après quelques années seulement», prévient-elle. Mme Ferland espère que si le gouvernement va de l'avant, il y aura un mécanisme pour évaluer les répercussions d'une telle mesure.

Même si elle n'est pas totalement contre la maternelle à quatre ans, Mme Ferland préfère l'idée de l'ex-première ministre Pauline Marois. En entrevue au Journal de Québec il y a quelques semaines, Mme Marois proposait plutôt que les CPE soient gratuits pour tous les enfants de quatre ans et que le programme éducatif y soit renforcé.  

Ce que le ministre Proulx propose

Dans sa résolution-cadre adoptée en conseil général à la mi-mai, le Parti libéral soutient qu'il faut que le gouvernement généralise «le déploiement de la maternelle quatre ans le plus rapidement possible, et ce, d'ici 2025, sur l'ensemble du territoire». En entrevue à La Presse +, le ministre de l'Éducation Sébastien Proulx a soutenu qu'il devra y aller progressivement en raison du manque de places dans les écoles. Le ministre veut aussi rendre la maternelle cinq ans obligatoire.

Combien ça coûte?

Martin Maltais, professeur spécialisé en financement de l'éducation au campus de Lévis de l'UQAR, évalue qu'offrir la maternelle à tous les enfants de quatre ans coûterait entre 300 et 450 millions $ par année au gouvernement, alors que le budget annuel consacré à l'éducation s'élève à 17 milliards $. «C'est pas cher, parce que c'est une activité qui est rentable. Travailler au développement des enfants, c'est le premier vecteur de richesse pour une société», plaide-t-il.

«Allons à l'urgence!»

La Fédération des syndicats de l'enseignement croit au potentiel des maternelles quatre ans dans les milieux défavorisés. «On l'a dit haut et fort depuis des années. Il faut stimuler de façon ludique les enfants des milieux défavorisés pour les amener au même niveau que les autres enfants. Pour l'ensemble du Québec, on verra plus tard, on fera des analyses. Mais, s'il vous plaît, agissons et allons à l'urgence!» réagit la présidente Josée Scalabrini. Elle déplore la lenteur du ministère de l'Éducation, parce qu'après trois ans, le programme d'enseignement de la maternelle à quatre ans n'a pas encore été approuvé et que pour septembre, les 70 nouvelles classes n'ont pas encore été officiellement créées. Elles sont pourtant annoncées depuis décembre 2015. «On est en pleine période d'affectation dans les écoles et on est encore dans le flou», ajoute Mme Scalabrini.  

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