Michael Porter, gourou de l'économie mondiale

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Trônant au sommet des listes de personnes d'influence, Michael Porter s'est intéressé tour à tour à la compétitivité, à la concurrence entre les nations, à la responsabilité sociale et à l'environnement. Aujourd'hui, il s'attarde au monde de la santé.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Cette semaine, l'Université Laval a décerné un doctorat honorifique à l'économiste Michael Porter, considéré comme une sorte de gourou de l'économie mondiale. Une occasion unique d'aborder le parcours d'un des personnages les plus influents de notre époque. Pour le meilleur, mais parfois pour le pire.

En haut, tout en haut de l'économie mondiale, dans l'air raréfié des sommets, il existe deux sortes de gens d'influence. Ceux qui veulent être populaires et ceux qui se tiennent principalement en coulisses. 

La liste des populaires s'impose d'elle-même. On y remarque des vedettes des affaires comme Bill Gates, Warren Buffet ou l'inventeur de Facebook, Mark Zuckerberg. Quelques anciens chefs d'État, à commencer par Bill Clinton. Les méchantes langues y ajouteront même le chanteur Bono, du groupe U2, qui fait la morale aux riches tout en planquant son fric dans les paradis fiscaux.

À l'opposé, la liste des discrets apparaît plus difficile à constituer, même si des palmarès tentent d'y remédier. On pense aux 50 penseurs les plus influents du monde économique intitulé The Thinkers 50. Emporté par l'enthousiasme, The Financial Times a comparé la liste aux «Oscars du management». N'exagérons rien. En dehors du monde des affaires, qui connaît l'expert en innovation Clayton Christensen, installé au premier rang, en 2013? 

Depuis 30 ans, un nom se maintient pourtant au sommet des listes de personnes d'influence. Celui de Michael Porter. Au fil des ans, le professeur de l'Université Harvard est devenu une sorte de monument, enseigné dans toutes les écoles de commerce. Sans parler de sa fulgurante carrière de «consultant» de luxe, au chevet des grands de ce monde, qu'il s'agisse du pdg de Procter & Gamble ou du gouvernement du Qatar. 

Les Québécois seront ravis d'apprendre que Porter est à l'origine de la stratégie des grappes industrielles, si chère à l'ancien ministre de l'Industrie, Gérald Tremblay. Quant aux mordus d'insolite, ils retiendront que Monsieur fait partie des rares individus ayant conseillé À LA FOIS le président américain Ronald Reagan et son ennemi juré, le colonel libyen Mouammar Kadhafi.

Promis, nous y reviendrons plus loin.

Un incontournable

Dès 1980, avec la parution de Stratégies compétitives (Competitive Strategy), Michael Porter a réinventé la manière d'envisager la stratégie et la compétitivité d'une entreprise. Le livre constitue aussitôt un phénomène mondial, traduit en 19 langues. Pour l'auteur, il marque le début d'une ascension fulgurante, qui l'amène à siéger à une commission que le président Ronald Reagan charge d'examiner la compétitivité américaine.

Les travaux de Porter n'ont pourtant rien de racoleur. La plupart du temps, ses écrits apparaissent aussi affriolants que la lecture d'un règlement en braille détaillant les diamètres autorisés pour chaque catégorie d'écrous. «Ses travaux sont académiques au possible», commente le magazine britannique The Economist. «Il y a autant de probabilités de voir M. Porter produire un livre à succès rempli d'anecdotes et de formules-chocs qu'il en existe de le voir livrer un discours vêtu d'un soutien-gorge et de jarretelles.»

Peu importe. Le secret de Porter consiste à répondre aux grandes anxiétés de son époque. Dans les années 80, ce sera la compétitivité. Au tournant des années 90, la concurrence entre les nations. À partir de l'an 2000, la responsabilité sociale et l'environnement. Plus récemment, il s'est intéressé au monde de la santé, qu'il décrit comme «l'industrie» la plus complexe à laquelle il ait jamais été confronté.

«Porter s'adresse d'abord aux décideurs. Il a su se positionner pour durer», explique Yan Cimon, professeur en management de l'Université Laval. «Son importance est indéniable. Encore aujourd'hui, il est très souvent cité. Beaucoup de gens utilisent des travaux inspirés par ses modèles sans même le savoir.»

Bien sûr, la gloire constitue une chose relative. Tom Peters, une vedette du management, a évalué que sur les cinq millions de lecteurs qui ont acheté son livre à succès, à peine 100 000 l'ont lu au complet. Monsieur y voyait la preuve que son livre était devenu un classique, c'est-à-dire un livre que tout le monde cite, sans ne l'avoir jamais lu.

L'évangile de la compétitivité

On dit que le succès permet de se constituer un groupe d'ennemis de première catégorie. Michael Porter n'y fait pas exception.

Durant les années 80, le professeur est souvent présenté comme la voix du grand patronat. En France, Le Monde diplomatique le classe parmi les «théologiens» d'un nouvel évangile, celui de «la compétitivité». En 1990, la publication d'un autre best-seller, La compétitivité des nations, lui vaut les sarcasmes du futur Prix Nobel d'économie, Paul Krugman. Devant un parterre de chefs d'entreprise, à Montréal, Krugman compare ses théories «aux médicaments homéopathiques nouvel âge dont on dit qu'ils sont extrêmement efficaces... dans la mesure où ils sont pris en même temps que les antibiotiques».

Il n'empêche. Pour Michael Porter, l'épisode le plus gênant survient en 2007. À l'époque, Porter et son cabinet Monitor Group conseillent Saïf al-Islam Kadhafi, le fils du président, sur des questions économiques. Mais selon une note confidentielle, publiée par le magazine Forbes, la société s'est aussi engagée à mousser la réputation du père Kadhafi, surnommé le «Guide». Elle doit même présenter le despote comme «un penseur et un intellectuel».

Pour couronner le tout, Monitor Group fera faillite, en 2012. De quoi provoquer quelques remarques acerbes. «Un gourou de l'économie a-t-il le droit de faire faillite? [...] Apparemment, l'entreprise elle-même n'appliquait pas son propre modèle», se moque le Journal du Net.

Et maintenant?

Pas grave. Michael Porter se trouve déjà «ailleurs». Occupé à se réinventer. La philanthropie, l'environnement, rien ne lui échappe. On lui doit notamment «l'hypothèse de Porter», qui stipule qu'une réglementation environnementale sévère mais intelligente peut servir à la fois les intérêts de la société et de l'entreprise, en favorisant l'innovation. 

Au milieu des années 2000, il travaille aussi à l'élaboration d'un index du progrès social, un outil qui mesure le succès de 133 pays en fonction de critères comme les droits de la personne ou l'accès à l'éducation. La Norvège y occupe le premier rang. Le Canada s'y classe sixième. Les États-Unis? Seizième. Au-delà des chiffres, le message est clair : «Investir dans le bien-être d'une population, cela peut aussi constituer un puissant moteur de croissance économique.»

En 2011, lors du Sommet du Davos, Michael Porter a mis au défi le gratin de l'économie mondiale de réconcilier le capitalisme et la société. L'objectif ne consiste plus seulement à créer de la valeur pour les actionnaires, mais pour la société tout entière, a-t-il répété sur plusieurs tribunes. 

Dans l'air raréfié des sommets, qui sait si le message du gourou a été entendu? Le défunt économiste Theodore Levitt, qui a publié plusieurs articles de Porter dans la célèbre revue Harvard Business Review, disait qu'il s'agit des risques du métier, en répétant une boutade célèbre : «Nous faisons une revue rédigée par des gens qui ne savent pas écrire, pour des gens qui ne lisent pas.»

Quelques solutions pour le système de santé

Le 28 septembre, à l'Université Laval, Michael Porter a livré un aperçu de ses solutions pour le système de santé :

› Aujourd'hui, le patient est une balle de ping-pong. Il se fait renvoyer d'un spécialiste à un autre, d'un rendez-vous à un autre, souvent pour régler le même problème. Entre deux rendez-vous, il peut s'écouler un temps considérable. Sans parler de la paperasse.

› La structure actuelle des hôpitaux, organisés autour des structures médicales, avait du bon sens en 1955. Les connaissances médicales étaient plus limitées. Les médicaments aussi. Mais aujourd'hui, il faut plutôt réorganiser les soins autour des besoins, de la maladie ou du problème de santé du patient.

› Il faut prendre toute l'expertise dans un domaine et la concentrer au même endroit. En l'Allemagne, on a créé des cliniques spécialisées dans les maux de tête. Par exemple, la personne qui souffre de migraines chroniques peut y consulter une série de spécialistes. La même journée. Pas besoin d'attendre six mois entre le rendez-vous chez le neurologue et le psychologue. En plus, d'un modèle à un autre, les coûts ont baissé de 25 %. 

› Le coût d'un traitement, cela ne se limite pas seulement au prix des médicaments ou de la chirurgie. Il faut tenir compte de tout. Un cancer, combien ça coûte, en matière de qualité de vie? Ou de complications? 

› Les soins fonctionnent comme une série de silos. Le chirurgien qui vous opère le genou ne voit peut-être jamais les gens qui s'occupent de la réhabilitation. Impossible pour lui d'évaluer le résultat final. Le patient a-t-il retrouvé sa mobilité? Le problème est-il réapparu? 

› Il n'y a pas de méchants. Le problème, ce ne sont pas les gens. Ni les connaissances médicales. Ni la quantité de travail fournie. Le problème, c'est que le système est mal organisé.  

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