L'école à la maison, ou le bonheur en famille

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Nathalie Lévesque se consacre à temps plein à faire «l'apprentissage à la maison» pour ses quatre enfants. De gauche à droite : Nayten (7 ans), Keanan (5 ans), Jonathan (11 ans) et Johanna (9 ans).

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(Québec) La protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, a publié un rapport la semaine dernière sur les enfants scolarisés à la maison. MmeSaint-Germain constate notamment que l'encadrement et le suivi des apprentissages par les établissements scolaires sont disparates et parfois inadéquats. Zoom sur un mouvement marginal qui attire de plus en plus d'adeptes.

Nathalie Lévesque et son conjoint ont quatre enfants. L'aîné a 11 ans, le cadet, presque cinq. Ils ont toujours été scolarisés à la maison. Ou dans le VR familial, parce que la famille a la bougeotte. Ils ne sont au pays que durant les beaux jours, préférant passer l'hiver à l'extérieur, principalement aux États-Unis.

«On n'a pas fait ce choix contre l'école, mais en conformité avec nos valeurs. Comme on voyage beaucoup, l'école représentait une embûche. Et on ne voulait pas que nos enfants fassent leurs apprentissages dans un cadre uniforme. On voulait qu'ils apprennent à leur rythme, selon leur personnalité et leurs intérêts», résume Nathalie Lévesque, qui se consacre à temps plein à cette aventure.

Dans une autre vie, la mère de famille de 40 ans était employée au service des ressources humaines d'une compagnie. Elle se charge essentiellement seule de l'éducation de ses enfants; son conjoint, camionneur, est absent la semaine.

Au rythme des enfants

Dans le VR installé au camping KOA, dans le secteur Saint-Nicolas, il n'y a pas d'horaire ni de journée type. «Je ne fais pas l'école à la maison, mais l'apprentissage à la maison, nuance Mme Lévesque. S'il pleut, on fait plus d'école. Mais les enfants sont libres de choisir ce qu'ils ont le goût d'apprendre. Des fois, ils choisissent de faire de la science, comme fabriquer un volcan avec du bicarbonate de soude et du vinaigre. Ou on va dans le bois pour observer les oiseaux ou construire une hutte, par exemple.»

La Maison-Blanche, les enfants de Mme Lévesque l'ont vue pour vrai. «Ils n'apprennent pas juste dans les livres, ils voient les choses en vrai. En anglais, en géographie et en histoire, ils sont plus avancés que le programme québécois», note Mme Lévesque.

Le matériel didactique utilisé? «J'achète un livre par année scolaire, un manuel qui couvre toute la quatrième année, par exemple. Et je prends aussi des outils sur Internet», précise Mme Lévesque, dont les enfants sont suivis par la commission scolaire des Navigateurs.

Si ses enfants décident un jour de fréquenter l'école publique, Mme Lévesque ne doute pas qu'ils sauront s'adapter. «Ils sont très ouverts, très extravertis et très sociables parce qu'on voit beaucoup de monde et beaucoup de choses», souligne-t-elle.

Un choix de vie

Steve Boissonneault et sa conjointe ont cinq enfants âgés entre 5 et 13 ans. Ils fréquentent l'école à la maison depuis neuf ans. «Un projet familial qu'on voulait étirer», explique M. Boissonneault, qui est aussi le président par intérim de l'Association québécoise pour l'éducation à domicile (AQED).

«On voulait que nos enfants aient une éducation one to one. Voir leurs forces et leurs faiblesses, voir ce qu'ils aiment et être capable de corriger ce qui ne va pas. Mais c'est sûr que c'est un investissement. Il faut vouloir y mettre l'énergie», dit M. Boissonneault, qui travaille à temps plein comme ingénieur en automatisation pendant que sa femme, éducatrice spécialisée de formation, s'occupe de l'enseignement des enfants.

«C'est un choix qu'on a fait de sacrifier un salaire et d'adapter notre niveau de vie en fonction de nos valeurs. C'est vraiment un choix de vie, ce n'est pas un choix facile que tout le monde peut faire», convient-il.

Pour être en mesure de bien expliquer la matière à leurs enfants, les parents-éducateurs doivent faire leurs devoirs, souligne M. Boissonneault. «On refait notre primaire! On refait notre 4e, notre 5e année quand vient le temps d'enseigner l'histoire et les dates, par exemple. On lit et on étudie!»

Du temps pour socialiser

La fille aînée de M. Boissonneault aura bientôt 14 ans. Après avoir fait son primaire à la maison, elle a opté pour l'école secondaire publique. «Elle s'est très bien intégrée. Tout ce qui lui manquait, c'était un iPod», rigole son père.

M. Boissonneault estime qu'on parle souvent à tort de l'isolement des enfants scolarisés à la maison. «C'est un très mauvais réflexe. On fait plein de sorties. Nous, à Saint-Jérôme, on est 150 dans le groupe [de familles qui font l'école à domicile]. Quand on a passé deux heures à voir la matière dans la journée, il reste pas mal de temps pour des sorties et des activités», expose M. Boissonneault, selon qui «ça va au moins deux fois plus vite apprendre à la maison qu'à l'école parce que c'est un enseignement plus intensif et plus consacré à l'enfant».

«L'idéal, ce serait d'avoir un professeur par enfant à l'école, mais c'est utopique, alors si des parents sont prêts à le faire, tant mieux», ajoute-t-il.

Cela dit, M. Boissonneault est conscient qu'il y a beaucoup de travail à faire pour améliorer la perception que les gens ont de l'école à domicile. «Il faut plus de dialogue pour mieux comprendre ce choix. Souvent, les gens du milieu scolaire ne connaissent pas bien ce mouvement parce que c'est marginal. Les meilleures commissions scolaires sont celles qui comprennent bien le phénomène», dit-il, ajoutant que «les parents qui font ça, à la base, le font pour le bien de l'enfant».

Ce n'est pas parce qu'une minorité de cas font les manchettes qu'il faut mettre tous les parents qui font l'école à la maison dans le même panier, insiste le président de l'AQED. «Dans 99 % des cas, ça se passe bien. Mais on parle toujours du 1 % qui ne va pas bien», remarque-t-il.

Des horizons à ouvrir

Professeure à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, Christine Brabant s'intéresse particulièrement au mouvement d'apprentissage en famille. Elle partage l'essentiel des conclusions du rapport de la protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, et souhaite elle aussi que Québec se penche sérieusement sur ce phénomène en expansion.

Le nombre d'enfants scolarisés à la maison a augmenté au cours des dernières années, passant de 800 en 2007-2008 à plus de 1100 en 2013-2014. Comme ces données excluent les enfants dont les parents n'ont pas demandé de dispense formelle de fréquentation scolaire - ceux-là seraient environ 2000 -, il y aurait donc plus de 3000 enfants scolarisés à la maison au Québec.

Dans son rapport, la protectrice du citoyen se dit préoccupée par le fait que les critères et les méthodes d'évaluation par les commissions scolaires soient très variables et que certains milieux n'aient pas toute l'expertise requise pour accompagner les parents-éducateurs. Mme Saint-Germain y va d'une série de recommandations au ministère de l'Éducation, dont celle d'améliorer l'information et le soutien aux parents-éducateurs en leur offrant notamment un support matériel (prêt d'ouvrages didactiques, emprunts à la bibliothèque scolaire, par exemple).

Formation à distance

La protectrice du citoyen demande aussi à Québec d'examiner la possibilité d'élargir l'accès au programme de formation à distance aux jeunes de moins de 16 ans scolarisés à la maison.

«Je sais qu'il y a des parents qui le demandent. Ça ne coûterait pas très cher parce que ce sont des programmes qu'on a déjà. [...] En Colombie-Britannique, il n'y a que 2000 enfants qui font du home schooling, mais il y en a 50 000 qui sont inscrits à la formation à distance. C'est une avenue intéressante», estime Christine Brabant, qui souhaiterait aussi qu'on offre le service d'Allô prof aux enfants scolarisés à la maison.

Selon ses recherches, un enfant scolarisé à la maison coûte environ 855 $ par année, comparativement aux 5000 $ que coûte un enfant dans le système scolaire. «Et 5000 $, c'est juste pour les activités éducatives. On ne compte pas le transport scolaire, le service de garde, etc. Pour un enfant handicapé, ça peut coûter jusqu'à 15 000 $ par année. On pourrait donc en mettre un peu plus pour les enfants scolarisés à la maison. On pourrait même aller jusqu'à leur offrir un peu de soutien financier ou du répit avec le service de garde de l'école», suggère Mme Brabant.

À propos du manque de suivi des apprentissages à la maison mis en lumière par la protectrice du citoyen, Mme Brabant rappelle que l'éducation à domicile est un phénomène assez nouveau au Québec.

«On ne s'y est pas encore assez intéressé. On a laissé ça de côté en se disant que c'était très marginal [...]. Il faut s'arrêter avec des gens compétents et de bonne foi pour voir qu'est-ce qu'on a comme organisation qui pourrait s'ouvrir aux enfants qui font l'école à la maison, pour qu'on ait quelque chose de cohérent», estime la spécialiste.

Craintes et préjugés

Pour améliorer la collaboration entre les établissements scolaires et les parents-éducateurs, il faut aussi dissiper les craintes et faire tomber les préjugés, croit Mme Brabant. «Tant les parents que les commissions scolaires ont peur les uns des autres. Les parents ont peur d'être jugés par le système scolaire pour leurs différences et le système a peur d'être jugé par les parents parce qu'il pense que les parents rejettent l'école [...]. Alors de part et d'autre, ils peuvent ne pas avoir envie de collaborer.»

Selon Christine Brabant, les recherches démontrent que la formation des enfants éduqués à la maison est au moins équivalente à celle des élèves qui fréquentent l'école. «Une récente étude québécoise a révélé que les enfants de 5 à 10 ans scolarisés à la maison avaient en mathématiques une demi-année d'avance sur les enfants scolarisés à l'école, et 3,3 ans d'avance en français», souligne-t-elle.

Selon Mme Brabant, cette différence notable en français s'expliquerait notamment par le fait que l'enfant scolarisé à la maison est souvent appelé à interagir avec des adultes et des enfants plus vieux.

Sur le plan du développement social et du savoir-être en société, les parents qui ont choisi de faire l'école à la maison doivent être «proactifs» et aller chercher des activités de socialisation, dit Mme Brabant.

«D'être soustrait au regard public peut entraîner des situations d'abus et d'isolement, ajoute la spécialiste. À ce chapitre, la protectrice du citoyen a raison de vouloir s'assurer que les enfants ont accès à un regard public et que le suivi offert par les établissements scolaires est adéquat.»

De l'importance de la collaboration

Depuis quatre ans, la commission scolaire de la Capitale suit entre 15 et 20 enfants qui sont scolarisés à domicile. «On se place toujours dans une posture de collaboration avec les parents», assure Mélanie Rhainds, coordonnatrice aux services éducatifs des jeunes à la commission scolaire.

«On fait entre deux et trois rencontres par année pour voir où l'enfant est rendu. On vérifie les apprentissages des enfants et on ajuste le tir si nécessaire, puis on fait une évaluation de fin d'année qui peut prendre différentes formes, comme une entrevue ou un porte-folio», explique Mme Rhainds.

«On ne peut pas se baser uniquement sur l'évaluation proposée par le parent et on ne peut pas non plus imposer des choses qui viennent de l'école et qui ne sont pas cohérentes avec ce que le parent a fait, alors dans une optique d'équité et de cohérence de l'évaluation, il faut qu'il y ait collaboration avec le parent et qu'on s'entende avec lui», ajoute-t-elle.

Selon Mme Rhainds, il y a différentes raisons qui amènent des parents à faire le choix de la scolarisation à la maison. «Quand le choix de la scolarisation est fait à cause d'une absence prolongée, pour un voyage familial ou pour un contrat professionnel à l'étranger, ou quand c'est par souci du développement de l'enfant autour de l'apprentissage lié à la famille, la collaboration avec les parents est excellente», remarque Mme Rhainds.

«Mais il y a des parents qui ont des motivations différentes et qui ne voudront pas nous rencontrer, ajoute-t-elle. Ils vont préférer que les interactions se passent seulement par écrit. Quand on est dans des motifs plus religieux, plus personnels, ou en réaction au système scolaire, par exemple, la collaboration est plus difficile.»

La responsabilité des commissions scolaires, c'est de s'assurer que les enfants reçoivent à la maison une formation équivalente à celle qu'ils recevraient à l'école, rappelle Mme Rhainds. «Quand on a de la difficulté à faire des suivis, qu'on a des doutes [...], c'est notre responsabilité de faire appel à la Direction de la protection de la jeunesse.

Ce que dit la loi

Éduquer son enfant à domicile est légal. Le Code civil du Québec stipule que les parents ont le droit et le devoir de procurer une éducation à leur enfant. La Loi sur l'instruction publique, elle, précise qu'«est dispensé de l'obligation de fréquenter une école l'enfant qui reçoit à la maison un enseignement et y vit une expérience éducative qui, d'après une évaluation faite par la commission scolaire ou à sa demande, sont équivalents à ce qui est dispensé ou vécu à l'école». Les parents qui font le choix de la scolarisation à la maison peuvent se référer à des groupes de soutien. À Québec, par exemple, le Groupe d'enseignement à la maison (GEM) offre de l'aide et du support aux parents-éducateurs.

Source : Association québécoise pour l'éducation à domicile

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