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L'Université Laval préoccupée par des dons d'organes douteux en Chine

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Une note interne vient d'être diffusée à tous les chirurgiens de la capitale pour annoncer la fin de la collaboration entre l'Université Laval et l'Université de Changchun parce que la Chine prélèverait des organes de prisonniers politiques pour la transplantation.

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(Québec) La Faculté de médecine de l'Université Laval a mis sur la glace une collaboration importante de longue date avec un hôpital chinois, a appris Le Soleil. Pourquoi? Le prélèvement «présumé» des organes des prisonniers politiques pour la transplantation, une pratique «éthiquement inconvenable et sévèrement condamnable». On assure qu'aucun étudiant, aucun médecin, aucun chercheur du Québec n'a travaillé avec ces organes. On l'espère.

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Depuis 25 ans, la Faculté de médecine de l'Université Laval (photo) collaborait avec le First Hospital de Changchun, en Chine. 

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Le froid diplomatique s'est installé au cours de l'été. Une note interne vient cependant d'être diffusée pour annoncer la décision à tous les chirurgiens de la capitale. «Un problème entoure les relations entre l'Université Laval et l'Université de Changchun», apprend-on dans le document dont nous avons obtenu copie. «En effet, il existe des allégations sérieuses, internationales, que la Chine utiliserait des donneurs d'organes de façon peu conventionnelle, éthiquement inconvenable et sévèrement condamnable. Ainsi, il y aurait des preuves irréfutables que la Chine utiliserait certains prisonniers politiques condamnés à mort comme donneurs d'organes.»

La décision qui en découle: «Suite à ces allégations, il est décidé de cesser les échanges avec les chirurgiens et médecins chinois jusqu'à ce que la lumière soit faite sur ce point.» 

«On recevait depuis des années et des années des étudiants chinois [...] et il y a des chirurgiens de l'Université Laval qui sont allés à l'Université de Changchun», précise, au téléphone, le directeur du programme d'études supérieures en chirurgie, le Dr Claude Thibault. Il est le signataire de la note interne. Au cours du plus récent séjour en Chine d'une délégation de Québec, on aurait constaté les «allégations».

«On suspecte qu'il y a des dons d'organes qui ont été faits de façon, disons, éthiquement douteuse», ajoute le Dr Thibault. «On ne sait pas si ça s'est fait à Changchun, on ne sait pas si c'est vraiment des prisonniers politiques. Théoriquement, c'était des gens condamnés à mort.»

Des praticiens québécois, des étudiants ont pu être en contact avec de tels organes? «Non. Je pense que c'est gardé très, très secret et fermé. Je pense que s'il y a allégations, c'est parce qu'il y a eu quelque chose, il y a eu de la fumée quelque part. Mais je suis à peu près convaincu que tout ça est très, très secret et caché. Et qu'il n'y a personne qui a été exposé à ça.»

«Ce n'est pas concevable de prendre des prisonniers condamnés à mort pour servir au don d'organes. Est-ce qu'ils l'ont fait, je ne sais pas. Je n'ai pas la preuve. Mais c'est sûr que cette pratique-là est condamnable, si elle existe. C'est une question d'éthique.»

«C'est condamnable. On ne peut pas forcer des condamnés à mort à donner leurs organes», renchérit le Dr Yvan Douville, directeur du Département de chirurgie de la Faculté de médecine de l'Université Laval.

Le Dr Douville, joint au bloc entre deux opérations, connaît bien Changchun. Il était de la dernière délégation envoyée en Chine, en mai. C'était sa quatrième visite. Changchun, c'est un hôpital «énorme» de 3500 lits - «En Chine, il n'y a rien de petit.» On y pratique beaucoup de transplantations rénales.

Relation de longue date

«Depuis 25 ans, l'Université Laval et la Faculté de médecine collaboraient avec le First Hospital à Changchun, dans le nord-est de la Chine», raconte le chirurgien vasculaire. Malgré cette longue amitié, décision a été prise de suspendre ce partenariat le temps que l'État chinois réponde aux répétitives condamnations émises par l'Europe, le Canada, les États-Unis.

Justement, le sous-ministre de la Santé a annoncé il y a peu que le prélèvement d'organes sur des prisonniers politiques cessera le 1er janvier, observe M. Douville. Un aveu de la République populaire? «Oui.»

Vous les croyez, vous pensez que le 1er janvier, ce sera fini? «Est-ce qu'on croit les Chinois? Vous avez raison de soulever la question», admet d'abord notre interlocuteur. Le médecin ajoute: «Il y a tellement de pressions internationales pour que ça arrête. Je ne vois pas comment le gouvernement chinois pourrait passer outre.»

Et un partenariat de 25 ans ne peut être effacé par une crise, poursuit le Dr Douville. L'Université Laval collabore avec des universités partout dans le monde; elle ne peut se retirer définitivement à chaque soubresaut politique, juge-t-il. «On va probablement, en 2015, reprendre contact.»

La Chine partenaire de plusieurs universités canadiennes

Les partenariats des universités canadiennes, québécoises avec les institutions chinoises sont légion. 

D'ailleurs, l'Université d'Ottawa vient de célébrer en grande pompe un nouveau programme de formation conjoint avec l'Université Jiao-Tong de Shanghai. «Une des principales écoles de médecine en Chine», se réjouit-on. L'enseignement des docteurs de la capitale canadienne sera donc transplanté dans l'Empire du Milieu. Est-on sensible au dossier du prélèvement des organes chez des prisonniers chinois? «C'est avant tout un partenariat d'enseignement», insiste la gestionnaire des relations avec les médias, Caroline Milliard.

Est-ce que la Faculté de médecine a une position dans le débat sur le «don» d'organes? Est-ce que des étudiants et des chercheurs de l'Université d'Ottawa pourraient être en contact avec des corps ou des organes provenant des prisons chinoises? En fin de soirée mardi, nous avons reçu une déclaration écrite attribuée au doyen de la Faculté, le Dr Jacques Bradwejn: «Nous sommes partenaires car nous partageons les mêmes valeurs [...]. Aussi, nous sommes mutuellement engagés à ce que notre école conjointe à Shanghai satisfasse les normes et pratiques établies en matière de formation médicale en Amérique du Nord.»

À l'Université de Montréal aussi, on a développé une multitude de partenariats avec la Chine: en arts, en sciences, en droit et en relations industrielles notamment. Et en médecine? Geneviève Bouchard, directrice des communications et des relations internationales a d'abord répondu par la négative. Le site Internet de l'institution souligne toutefois une collaboration avec la Capital Medical University de Pékin. Les échanges seraient toutefois limités, selon elle.

Dans l'univers de la médecine, on compte deux autres universités québécoises. À Sherbrooke, Renée Landry, des communications, est catégorique: «On n'a aucun partenariat avec la Chine.»

Reste McGill. La Faculté de médecine a, entre autres, signé une entente avec l'École de médecine de l'Université Qingdao. C'était au cours de la plus récente expédition québécoise pilotée par le premier ministre Philippe Couillard. 

Comment gérez-vous la question des droits de l'homme, notamment les allégations de prélèvement d'organes sur des prisonniers politiques? Au moment d'envoyer nos articles, l'agent de communication Jason Clement effectuait toujours des vérifications. 

À la limite de «l'aveuglement volontaire»

Bravo à la Faculté de médecine de l'Université Laval pour sa dénonciation récente du prélèvement d'organes sur des prisonniers politiques en Chine. Mais elle aurait dû savoir depuis des lustres que l'Empire admet se servir des prisons comme banque de reins, coeurs ou poumons, évalue Aministie internationale (AI).

«Je me réjouis que la Faculté de médecine se pose des questions éthiques», commente le coordonnateur pour l'abolition de la peine de mort au sein de la section canadienne francophone de AI, Charles Perroud. N'empêche, l'éveil semble quelque peu tardif, juge-t-il, à la limite de «l'aveuglement volontaire».

Voilà belle lurette que la pratique est condamnée en Occident. En 2009, rappelle M. Perroud, la Commission de l'éthique en science et en technologie (CEST) du Québec avait joint sa voix au concert de dénonciations. La très populaire exposition Bodies était de passage au Québec; vous savez, ces corps dénudés de leur peau puis plastifiés afin de découvrir les organes et les tissus internes. La CEST, donc, demandait que les visiteurs sachent avant d'entrer que la provenance des corps était inconnue. Les dépouilles auraient pu avoir été récupérées dans les morgues des prisons chinoises. Sans que les principaux intéressés, les cadavres, aient pu consentir à cette utilisation...

Le Soleil rapportait justement à l'époque que les corps pouvaient avoir été livrés par le système pénitentiaire de Pékin, toujours fervent de la peine de mort. Des collègues rapportaient la conclusion de l'enquête du Procureur général de l'État de New York au sujet de l'origine des macchabées : «La triste réalité, c'est que Premier Exhibitions [organisateur de l'exposition] profite de l'exposition des restes de personnes qui peuvent avoir été torturées et exécutées en Chine.»

Premier Exhibitions avait été obligé de publier une mise en garde: «Cette exposition présente des restes humains de citoyens ou de résidants chinois qui ont été initialement obtenus par le Bureau chinois de police. Le Bureau chinois de police peut recevoir des corps provenant de prisons chinoises. Premier Exhibitions ne peut pas vérifier de façon indépendante si les restes humains que vous voyez ne sont pas ceux de personnes qui ont été incarcérées en Chine.»

En 2009, encore, le gouvernement chinois avait même admis qu'environ 70 % des organes transplantés en ses frontières provenaient des prisons, soutient Charles Perroud, d'Aministie internationale.

Don d'organes

Le don d'organes n'est pas une pratique culturellement acceptée en Chine, ce qui limite l'approvisionnement, dit-il. Environ 1500 donneurs consentants seraient trouvés chaque année en Chine alors qu'on y pratiquerait, selon M. Perroud, au moins 10 000 transplantations. Et qu'on estime les besoins à plus de 300 000 organes par année. Et que 55 crimes sont encore punissables par injection létale.

Aussi, Charles Perroud cultive un doute certain quant à la récente annonce du gouvernement chinois qui promet de mettre fin à la pratique dès le 1er janvier, dans deux semaines. «Peut-être que c'est vraiment leur intention. [...] J'en doute fort étant donné des besoins.» En plus, il s'agit au moins de la troisième sortie cérémoniale des autorités du Parti pour promettre la fin du volontariat forcé des condamnés à mort en matière de don d'organes.

Il ne faut pas oublier le «marché très lucratif» des Occidentaux, ajoute le militant Charles Perroud. «Il y a un grand marché aussi des gens qui voyagent pour recevoir des transplantations.»

Dans un récent article, le correspondant du Figaro à Pékin soulignait que «seulement 1448 personnes ont donné volontairement des organes entre 2010 et 2013». Reste les prisonniers. «En Chine, 65 % des organes transplantés sont prélevés sur des morts, parmi lesquels plus de 90 % proviennent de condamnés à mort.» 

***

Un commerce international allégué

«Ça a profité pas seulement aux Chinois.» Le directeur du département de chirurgie de la Faculté de médecine de l'Université Laval, le Dr Yvan Douville, relève quelques «allégations» qu'il a entendues, lues...

«Il y a eu même des allégations que [ces prélèvements d'organes sur des prisonniers chinois] pouvaient servir à un commerce international de transplantation d'organes. Autrement dit, des Australiens, des Canadiens, probablement des Américains, qui sont allés se faire transplanter en Chine à des coûts élevés.» Des citoyens d'autres pays aussi.

Des «rumeurs» circulent.

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