Élèves allophones à Québec: «On les a abandonnés»

La commission scolaire de la Capitale, qui accueille... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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La commission scolaire de la Capitale, qui accueille la majorité des élèves allophones de la région de Québec, ne compte qu'une seule classe d'accueil qui est située à l'école primaire Sans-Frontière, dans Vanier.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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Daphnée Dion-Viens
Le Soleil

(Québec) Dans la région de Québec, plus de 2000 élèves venant des quatre coins du monde doivent apprendre à maîtriser une langue complexe, le français, pour poursuivre leur parcours scolaire. Or seulement 5 % d'entre eux sont assis dans une classe d'accueil, alors que la quasi-totalité sont plutôt intégrés à des classes ordinaires, avec quelques heures de francisation par semaine. Une situation dénoncée haut et fort par des enseignantes, qui estiment que cette formule ne répond pas du tout à leurs besoins.

Une jeune fille népalaise, que nous appellerons Shirisha, a 13 ans. Elle ne comprend pas un mot de français, selon son enseignante de francisation. Pourtant, elle est assise dans une classe ordinaire de sixième année, dans une école de Québec. Comme plusieurs autres élèves allophones, elle ne bénéficie que de quelques heures de francisation par semaine.

Sa place serait plutôt dans une classe d'accueil, affirme son enseignante, qui refuse d'être identifiée, puisque la situation est délicate à dénoncer, explique celle que nous appellerons Isabelle.

Mais les classes d'accueil, où l'élève apprend à temps plein à maîtriser sa nouvelle langue, sont rares à Québec. Très rares. Sur 2221 élèves qui ont des mesures de francisation, seulement 121 fréquentent une classe d'accueil à temps plein selon une recension effectuée par Le Soleil (voir plus bas). La classe d'accueil est réservée aux élèves «les plus amochés», explique Isabelle. Plusieurs viennent de camp de réfugiés et n'ont pas été scolarisés dans leur langue maternelle.

La très grande majorité des élèves allophones sont plutôt intégrés dans une classe ordinaire avec quelques heures de francisation par semaine, qui peut aller d'une à cinq périodes selon leur niveau. Pendant cette période, les élèves allophones sont retirés de leur classe ordinaire et rassemblés en petits groupes, qui peuvent varier entre deux et huit enfants, selon la commission scolaire de la Capitale. Des enseignantes affirment toutefois que ce nombre est souvent dépassé.

Les enseignantes de francisation avec qui Le Soleil a discuté considèrent qu'il s'agit d'une très mauvaise façon de répondre à leurs besoins.

«Les élèves allophones sont parachutés dans les classes régulières. Ils ne sont pas prêts à être là. On ne leur donne pas les bases pour bien partir dans leur nouvelle vie. C'est comme si on les avait abandonnés», lance une autre enseignante, que nous appellerons Sophie.

Le syndicat des enseignants de la région de Québec (SERQ) partage ce point de vue. «Quand un enfant ne comprend pas qu'il faut qu'il se mette en rang ou qu'il doit prendre sa collation, ça ne marche pas. On aurait pu faire une classe d'accueil pour bien les partir, plutôt que de faire du saupoudrage avec quelques heures de francisation par semaine», affirme Annie-Christine Tardif, responsable de ce dossier au SERQ.

Pour le syndicat, il ne s'agit pas d'un problème de manque d'argent, mais plutôt de philosophie. La commission scolaire veut privilégier l'intégration et éviter de faire des ghettos (lire l'autre texte).

«C'est le même discours qu'avec les élèves en difficulté qu'on intègre dans les classes régulières. C'est de l'intégration à tout prix», affirme de son côté Denis Simard, président du SERQ. «À notre avis, les élèves allophones devraient tous passer par la classe d'accueil, même si c'est pour deux mois seulement.»

Un avis partagé par les enseignantes interrogées. «Je ne suis pas contre l'intégration, mais j'aimerais que ces élèves aient la chance d'atterrir correctement dans un nouveau pays. Et pour ça, ça prend une classe d'accueil», lance Isabelle, qui se couche le soir «sans avoir le sentiment du devoir accompli».

Les enseignantes et leur syndicat savent bien qu'il ne serait pas possible de créer une classe d'accueil dans toutes les écoles où il y a des élèves allophones, parce qu'ils ne sont pas assez nombreux à certains endroits. Mais puisque les immigrants et les réfugiés sont souvent concentrés dans certains quartiers, ils plaident pour des «points de service» dans quelques écoles du centre-ville, ce qui permettrait de regrouper les élèves.

Français intensif

Annie-Christine Tardif trace par ailleurs un parallèle avec l'anglais intensif, que le gouvernement Couillard aimerait étendre à la majorité des élèves de la fin du primaire. «Il faut qu'il y ait de l'anglais intensif pour tout le monde, mais pourquoi il n'y aurait pas de français intensif pour les élèves allophones?» demande-t-elle.

Celle-ci rappelle que la recherche a démontré que le «saupoudrage» de quelques heures par semaine n'est pas la façon la plus efficace d'apprendre une deuxième langue, un argument maintes fois évoqué en faveur de la formule de l'anglais intensif.

Pour l'instant, les quelques heures de francisation par semaine ne permettent pas à une majorité d'élèves allophones de bien maîtriser leur deuxième langue et de rattraper leur retard scolaire, affirment les enseignantes interrogées. Résultat: une fois arrivés au secondaire, des élèves comme Shirisha se retrouveront probablement dans des groupes d'adaptation scolaire, toujours avec quelques heures de francisation par semaine.

Une formule vouée à l'échec, selon Sophie. «À long terme, on forme des décrocheurs.»

***

En chiffres

  • 2221: élèves allophones en mesure de francisation à Québec 
  • Commission scolaire des Découvreurs: 275 élèves dont 17 dans une classe d'accueil au primaire et 45 au secondaire
  • Commission scolaire de la Capitale: 1596 élèves dont 18 en classe d'accueil au primaire et 32 au secondaire
  • Commission scolaire des Premières-Seigneuries: 350 élèvesdont 9 en classe d'accueil au secondaire
  • TOTAL: 2145 élèves intégrés à des classes ordinaires et 121 (5 %) en classe d'accueil

La commission scolaire défend sa formule

À la commission scolaire de la Capitale, qui accueille la majorité des élèves allophones de la région, on considère que les mesures de francisation en place représentent la meilleure façon d'intégrer les élèves allophones à leur nouveau milieu.

Cette commission scolaire ne compte qu'une seule classe d'accueil au primaire et deux classes d'accueil au secondaire, où les élèves apprennent à maîtriser leur nouvelle langue à temps plein. La très grande majorité des élèves allophones sont plutôt intégrés dans les classes ordinaires, avec quelques heures de francisation par semaine en petit groupe. Une formule qui permet «une intégration globale de l'enfant : linguistique, sociale et scolaire», affirme Mélanie Rhainds, coordonnatrice aux services éducatifs des jeunes.

Cette dernière affirme que ce modèle permet de répondre aux besoins des élèves. «Il y a des histoires d'élèves allophones qui arrivent à bien réussir», affirme-t-elle, tout en reconnaissant qu'il y a des «situations très variées».

Les élèves allophones sont financés de façon particulière par le ministère de l'Éducation, selon l'évaluation de leurs besoins. Le financement est jugé suffisant par la commission scolaire. Si les classes d'accueil sont si rares, ce n'est pas nécessairement par manque d'argent, mais plutôt parce que ce modèle est jugé préférable, explique Mme Rhainds.

La classe d'accueil n'est pas une solution miracle, ajoute-t-elle, surtout s'il fallait déplacer un élève de l'école de son quartier pour lui permettre de fréquenter cette classe spécialisée. «Est-ce qu'il y a un gain à prendre un enfant de Val-Bélair, qui joue au soccer avec les enfants de son quartier, d'aller le déraciner pour l'envoyer dans une école de Limoilou?»

Présentement, 50 % des élèves allophones sont regroupés dans cinq écoles primaires de la commission scolaire de la Capitale. Le syndicat des enseignants de la région de Québec (SERQ) estime que la commission scolaire aurait plutôt avantage à ouvrir de nouvelles classes d'accueil dans ces écoles, plutôt que de se limiter à une seule classe d'accueil à l'école primaire Sans-Frontière, dans Vanier.

«Est-ce que ces élèves vont vraiment aller jouer avec les autres enfants du quartier s'ils ne se parlent pas français? Est-ce qu'on leur rend vraiment service de cette façon?» demande Annie-Christine Tardif, responsable de ce dossier au SERQ.

Selon une enseignante de sixième année, qui a quatre élèves allophones dans sa classe, l'intégration en classe ordinaire ne fonctionne tout simplement pas. «Ce n'est pas vrai qu'ils sont avec les autres, ils sont toujours à part. Ce n'est pas de l'intégration à tout prix dont ils ont besoin, c'est de la compréhension.»

Histoire d'une petite controverse: deux versions qui s'affrontent

Branle-bas de combat à l'école primaire Sans-Frontière, située dans Vanier. Il y a quelque temps, la direction a annoncé aux enseignants qu'à la suite de l'arrivée de 11 nouveaux enfants réfugiés, des élèves de la classe d'accueil en francisation devaient être intégrés dans les classes ordinaires, pour faire de la place pour les nouveaux, rapporte le Syndicat de l'enseignement de la région de Québec (SERQ).

«Mais les élèves ne sont pas prêts. Les enseignants sont très fâchés», affirme Annie-Christine Tardif, responsable de ce dossier au SERQ.

À la suite d'une réunion, à laquelle ont participé tous les enseignants de l'école, la direction a rédigé une lettre destinée à la commission scolaire, pour «exprimer les besoins du milieu», rapporte Mme Tardif, qui a pris connaissance de cette missive. «Les profs veulent une deuxième classe d'accueil. Les besoins sont énormes», dit-elle.

À la commission scolaire, le portrait brossé est toutefois différent. La coordonnatrice des services éducatifs, Mélanie Rhainds, affirme qu'il n'était pas question de déplacer 11 élèves pour en accueillir des nouveaux. L'évaluation des enfants selon des outils standardisés a plutôt démontré que la classe d'accueil est la meilleure formule pour 2 des 11 enfants, puisqu'ils ont été sous-scolarisés. Or il y a justement deux places libres dans cette classe d'accueil, explique Mme Rhainds.

«Mais ce n'est vraiment pas dans les scénarios envisagés de retirer des enfants de la classe d'accueil pour faire de la place pour les nouveaux, parce qu'il y en a dont la langue parlée est le français», ajoute-t-elle, puisqu'ils proviennent du Congo.

Au syndicat, on s'interroge sur cette nouvelle version des faits, qui ne correspond pas à ce qui a été rapporté par les enseignants sur le terrain.

«Classe semi-ouverte»

À l'école Sans-Frontière, en plus de la classe d'accueil, les élèves allophones du premier cycle ont aussi accès à une «classe semi-ouverte» cette année, où les élèves sont à mi-temps avec une enseignante de francisation et à mi-temps en classe ordinaire.

En comptant tous les services confondus, les 80 élèves allophones de cette école ont droit, cette année, à 123 périodes de francisation par cycle, ce qui représente une bonne augmentation par rapport à l'an dernier où on comptait 65 périodes pour 74 élèves, fait valoir la commission scolaire.

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