Cyberintimidation: de la prévention dès la quatrième année

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Cette année, l'agente de prévention Geneviève Audet devrait livrer sa conférence sur la cyberintimidation à quelque 1000 enfants de 4e année dans la vingtaine d'écoles où elle est appelée à intervenir.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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Matthieu Boivin
Le Soleil

(Québec) Rumeurs blessantes lancées sur Facebook, diffusion de propos explicites de nature sexuelle et intimidation. Afin de limiter la prolifération de ces comportements sur Internet, des policiers de la Ville de Québec parcourent les écoles primaires situées sur le territoire, afin de livrer des présentations sur la cyberintimidation à des élèves de quatrième année. Le Soleil a pu suivre l'agente de prévention Geneviève Audet à l'école primaire Saint-Albert-le-Grand, à Limoilou. Récit.

«Qui a sa page Facebook?» lance la policière Geneviève Audet, à la classe composée d'une vingtaine de jeunes élèves de l'école primaire Saint-Albert-le-Grand.

Quelques mains se tendent, timidement, dans les airs. «Je ne vous chicanerai pas!» ajoute l'agente de la paix. D'autres enfants se joignent à leurs camarades de classe, en regardant autour d'eux, afin de voir combien ils sont. Un peu moins de la moitié des élèves du groupe, âgés de 9 et 10 ans, viennent ainsi d'avouer qu'ils détiennent illégalement une page Facebook. Il faut avoir 13 ans et plus pour y avoir son compte.

Ces jeunes sont allumés et connaissent bien les façons de communiquer sur le Web ou de diffuser du contenu, telles des vidéos et des photos. Quand la policière demande aux élèves de nommer ces applications, on a fait le tour de la question en moins d'une minute. Facebook, Twitter, SnapChat, Facetime, Skype et boîtes de clavardage annexées aux jeux vidéo en ligne. Tous des lieux où les intimidateurs peuvent s'acharner sur leurs collègues de classe et lancer les rumeurs les plus folles à leur sujet. Et même pire.

«Certains commentaires écrits sur Facebook par des élèves du primaire peuvent être renversants parfois, raconte Geneviève Audet, tout juste avant le début de la conférence. Des propos à teneur sexuelle grave. "Je vais t'enculer!" ou "Je vais te fourrer par en arrière!" Il y a une hypersexualisation de nos jeunes, à un très jeune âge.»

1000 enfants

Au cours de l'année scolaire en cours, Mme Audet devrait livrer sa conférence sur la cyberintimidation à quelque 1000 enfants de quatrième année dans la vingtaine d'écoles où elle est appelée à intervenir. Les directions d'école s'arrachent les services de la policière. Elles savent bien que les dérapages du soir ou des fins de semaine sur les médias sociaux ont des répercussions directes dans leurs classes, où les victimes perdent le goût de fréquenter l'école.

La policière explique aux enfants que certaines actions posées sur Facebook, qui peuvent avoir l'air bien banales à première vue, ont dans les faits des conséquences importantes pour les victimes de l'intimidation. Elle leur souligne que lorsqu'ils cliquent «J'aime» à un commentaire rédigé par un intimidateur sur la Toile, ils donnent de l'importance à l'auteur de cette ligne. Et quand 25, 50, 100 personnes «Aiment» ce que l'intimidateur écrit, la victime se retrouve de plus en plus isolée.

Elle présente également aux jeunes certaines discussions qui contiennent des propos qui, rédigés par des adultes, pourraient se transformer en accusations criminelles pour leurs auteurs. Elle fait notamment référence à des menaces de causer des voies de fait. Dans un des échanges qu'elle montre en exemple, elle dénote, en discutant avec les élèves, trois commentaires qui peuvent avoir des implications criminelles. Elle leur rappelle aussi qu'à partir de 12 ans, un enfant peut se faire poursuivre au criminel pour ce qu'il dit sur la Toile.

«Ce sont souvent les petites filles qui sont méchantes dans ce qu'elles disent sur les médias sociaux», ajoute la policière, en discutant avec le journaliste, après la conférence.

«Certaines d'entre elles racontent à peu près toute leur vie sur Facebook. Un peu comme des adolescentes font avec leur journal intime. Mais là, tout le monde peut lire ça. On assiste parfois à des dérapages incroyables.»

L'année dernière, la direction d'une école primaire où Mme Audet intervient a dû faire fermer une page Spotted qui avait été créée par un élève de cet établissement. Les pages Spotted permettent aux jeunes de révéler, parfois anonymement, leurs sentiments pour une fille ou un garçon de leur école. Ces endroits se transforment aussi en lieu où l'intimidation prend le dessus sur l'amour.

Mme Audet ajoute que les parents ont un rôle important à jouer à la maison, en supervisant ce que leurs enfants font sur Internet. Elle leur recommande fortement de consulter régulièrement le compte Facebook de leur progéniture. 

Mais attention, certains jeunes possèdent deux comptes Facebook. Un qu'ils permettent à leurs parents de regarder quand bon leur semble. Et un autre qu'ils dissimulent où, généralement, les commentaires teintés d'intimidation circulent davantage. Les enfants trouvent souvent une façon de camoufler leurs mauvais coups.

Prédateurs sexuels

Même si ce n'est pas directement lié à la cyberintimidation, Mme Audet explique aussi aux enfants qu'ils doivent faire bien attention à qui ils parlent sur la Toile. Derrière la page de Yannick Perron, huit ans, (nom et âges fictifs) peut se cacher un prédateur sexuel à la recherche de jeunes victimes.

La policière raconte qu'il y a quelques semaines, deux jeunes filles de 11 ans, qui fréquentent une école où elle diffuse ses messages de prévention, ont bien compris les dangers qui les guettent sur Internet, alors qu'elles discutaient avec un ado de 15 ans. Le garçon leur a demandé de se masturber devant leur webcam, de se déshabiller.

«Durant la discussion, le garçon s'est mis complètement nu devant sa caméra, rappelle Mme Audet. Les filles ont freaké raide! Elles ont dénoncé à l'école ce qui leur est arrivé sur Internet.»

Le garçon a été identifié et une enquête est en cours à la police de Québec. Les faits allégués rapportés par les jeunes filles demeurent à être éclaircis par l'enquête policière, précise Mme Audet.

Celle-ci ajoute que des fillettes n'hésitent pas à envoyer des photos à leur «amoureux», sur lesquelles elles adoptent une pose «sexy». En transmettant le cliché sur SnapChat, elles croient, naïvement, que la photo disparaît à jamais, quelques secondes après que leur interlocuteur ait consulté la photo.

«Une prise d'écran, ça se fait en une fraction de seconde. J'explique aux enfants que lorsqu'ils transmettent une photo à un ami ou un inconnu, ils perdent le contrôle à jamais de la photo.»

Vie privée : des limites floues

Les intervenants scolaires sont confrontés aux limites du concept de vie privée quand ils doivent intervenir en matière de cyberintimidation auprès de leurs élèves. Où s'arrête l'autorité des directeurs et des enseignants d'école, quand doivent-ils gérer une situation d'intimidation entre élèves qui a pris naissance sur Facebook?

La directrice des écoles primaires Saint-Albert-le-Grand et Saint-Paul-Apôtre, Sylvie Beaudoin, est impliquée dans le monde de l'enseignement depuis 1979. La gestion de la discipline a évolué à vitesse grand V depuis quelques années avec l'émergence des médias sociaux. Même si la grande majorité des parents collaborent, elle est parfois confrontée à des adultes récalcitrants lorsqu'elle les interpelle pour trouver des solutions à un problème de cyberintimidation.

En entrevue avec Le Soleil, Mme Beaudoin affirme que son personnel et elle se sont déjà fait dire de se mêler de leurs affaires, après avoir approché les parents d'un enfant qui intimidait un autre jeune de la même école par le biais de la Toile. Au cours des deux dernières années, elle a eu à traiter une poignée de cas de cyberintimidation, dont un tout récent, alors qu'une de ses élèves a «démoli» une autre élève sur Facebook, en lançant, notamment, toutes sortes de rumeurs à son sujet. Le problème s'est bien sûr transporté à l'école et Mme Beaudoin en a été informée.

«Au début, la mère de la petite ne comprenait pas ce que sa fille pouvait avoir fait de si mal, à écrire à son ordinateur, raconte Mme Beaudoin. La mère vérifiait le compte Facebook de sa fille, tout semblait correct. Mais les commentaires d'intimidation ont été écrits sur un autre compte Facebook appartenant à la fillette, dont la mère ignorait l'existence.»

Les écoles dirigées par Mme Beaudoin ont développé un plan de lutte contre l'intimidation, comme l'ensemble des institutions d'enseignement de la province, depuis la mise en place de la loi 56. Dès qu'une situation d'intimidation se produit, elle rencontre autant les parents de l'intimidateur que ceux de la victime.

«Devant l'intimidation, il faut assurément prendre tous les moyens pour protéger la victime, souligne la directrice. Mais il faut aussi écouter l'intimidateur. Il faut comprendre pourquoi il écrase un autre enfant. Est-ce que ça part d'un problème à la maison? Il faut gratter le bobo pour cerner ce qui se passe.»

Une idée à reproduire

La spécialiste des médias sociaux Michelle Blanc estime que la formation donnée par la police de Québec sur la cyberintimidation est une excellente idée.

«Dans les maisons, maintenant, ce sont souvent les enfants qui contrôlent les ordinateurs, affirme-t-elle. Les parents ne comprennent pas toujours ce qui se passe; les enfants en savent beaucoup plus qu'eux. Les enfants n'ont pourtant pas la maturité qu'il faut pour utiliser les médias sociaux de façon sécuritaire. Il faudrait que toutes les écoles du Québec présentent de telles conférences à leurs élèves.»

Mme Blanc ajoute que les enfants ne réalisent pas toujours la portée de ce qu'ils font sur Internet.

«Quand une fille de 11 ans se fait demander par son "amoureux" de se dévêtir devant sa webcam, ils peuvent être 10 à l'autre bout à regarder ce qui se passe! Le petit gars a juste à dire que sa caméra ne fonctionne pas pour camoufler ses amis qui regardent avec lui.» 

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