Implantation de l'anglais intensif: les enseignants à bout de souffle

Sur 25 élèves, une enseignante  à la commission... (Montage infographique Le Soleil)

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Sur 25 élèves, une enseignante  à la commission scolaire des Premières Seigneuries.en a 14 en situation d'échec. Elle craint l'arrivée de l'anglais intensif dans son école, et se dit déjà prête à quitter les élèves de sixième qu'elle aime tant si on lui impose la tâche ingrate de lui faire enseigner le programme en cinq mois.

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(Québec) À bout de souffle en raison de la tâche titanesque qu'amène l'implantation de l'anglais intensif au deuxième cycle du primaire, les enseignants exhortent le ministère de l'Éducation à mettre le holà sur la multiplication des classes offrant le programme.

L'an dernier, la ministre de l'Éducation, Marie Malavoy, avait rendu l'enseignement intensif de la langue de Shakespeare à la sixième année du primaire facultatif plutôt qu'obligatoire comme l'avait décrété le gouvernement précédent. Or, dans la grande région de Québec, la pression des parents et des commissions scolaires pour que le programme soit offert dans le plus grand nombre d'écoles possible est très forte. Si bien que d'ici quelques années, les professeurs affirment que l'implantation sera complète.

Le hic, nous disent-ils, c'est que cela se fait sans tenir compte de leur avis. Pourtant, la Loi sur l'instruction publique stipule qu'ils doivent être au coeur de la mise sur pied de projets particuliers dans une école.

«Dès qu'on amène nos arguments au conseil d'établissement, on se fait dire que c'est des sentis de profs et que ce n'est pas dans les recherches», déplore Françoise*, qui enseigne la sixième année à la commission scolaire des Premières Seigneuries. Or, selon elle, personne n'est mieux placé qu'un enseignant pour savoir ce qui se passe entre les quatre murs des salles de cours.

Tâche ingrate

Sur 25 élèves, sa collègue Mireille en a 14 en situation d'échec. Elle craint l'arrivée de l'anglais intensif dans son école, et se dit déjà prête à quitter les élèves de sixième qu'elle aime tant si on lui impose la tâche ingrate de lui faire enseigner le programme en cinq mois. «Je fais quoi avec mes élèves en difficulté d'apprentissage? Ils n'arrivent déjà pas en 10 mois!», s'exclame-t-elle.

Les écoles peuvent choisir le modèle qui leur convient. Beaucoup ont opté pour la formule moitié-moitié, où les enfants font de l'anglais tous les jours pendant cinq mois de l'année. Le reste de la matière est vue en condensé sur les cinq autres mois.

«Ça veut dire deux débuts d'année, deux rencontres de parents, deux préparations aux examens du Ministère», témoigne Catherine, qui enseigne à la commission scolaire des Navigateurs.

Selon cette prof d'expérience, c'est la course folle pour arriver à voir toute la matière que prévoit le programme. «Au lieu d'un chapitre en math sur 10 jours, j'en passe deux par semaine», illustre-t-elle, ajoutant qu'elle cherche sans cesse où couper. «On ne peut pas revenir sur la matière et prendre en compte les rythmes d'apprentissage individuels des enfants.

«Ça nous donne vraiment l'impression de ne pas bien faire notre travail», se désole celle qui dit voir de nombreux collègues quitter la sixième année pour enseigner à d'autres niveaux. Ce sont les jeunes précaires ayant moins d'expérience qui prennent la relève, une façon, prédit Catherine, de les amener droit dans le mur en début de carrière.

En superficie

Sa collègue Marie, qui enseigne en première année, estime que si les commissions scolaires se targuent d'avoir d'aussi bons résultats dans toutes les matières malgré l'arrivée de l'anglais intensif, c'est parce que les élèves ont en mémoire les notions fraîchement acquises. Mais elle craint que les connaissances ne soient pas réellement assimilées puisque les leçons ne sont vues qu'en superficie.

Une inquiétude que partage Caroline, qui a demandé aux écoles secondaires de lui fournir les notes de ses anciens élèves pour vérifier leur progression. Elle croit aussi que les fameuses épreuves obligatoires sont désormais plus faciles puisque le gouvernement sait que les enfants ne peuvent réussir aussi bien qu'avant l'arrivée du programme d'anglais enrichi. Une impression partagée par plusieurs profs interrogés dans le cadre de ce reportage, qui ont tous, sans exception, juré n'avoir rien contre l'anglais intensif, mais avoir plutôt des récriminations sur la manière dont le programme leur est imposé.

Carole a aussi certaines réserves sur l'efficacité de l'approche choisie pour aider les jeunes Québécois à maîtriser la langue seconde. Elle rappelle qu'à leur arrivée au secondaire, ces derniers, très exposés à l'anglais l'année précédente, reviennent au point de départ puisque le programme intensif ne se poursuit pas et qu'ils n'ont plus autant d'occasions de pratiquer. «On leur dit qu'ils seront bilingues. Y a rien de plus faux», affirme le président du Syndicat de l'enseignement de la région de Québec, Denis Simard.

Faisant écho aux doléances de ses membres, M. Simard demande au gouvernement de faire cesser l'ajout de nouvelles classes d'anglais intensif le temps de mener une réflexion sur le programme, alors que l'École nationale d'administration publique doit dévoiler son rapport sur la question sous peu.

La présidente de la Fédération des syndicats de l'enseignement, Josée Scalabrini, abonde dans le même sens et réclame également à la ministre de l'Éducation qu'elle fasse respecter la loi afin que les enseignants soient écoutés et, surtout, qu'on trouve une façon de leur fournir un outil de travail précieux : du temps pour bien faire leur boulot.

* Tous les enseignants interrogés ont demandé à ce que leur nom ne soit pas publié. Nous avons ainsi utilisé des pseudonymes pour les désigner.

*****************

Le Lac-Saint-Jean, un modèle?

Lorsqu'en 2011 le gouvernement libéral a annoncé que l'anglais intensif serait obligatoire pour tous les enfants de sixième année, les projecteurs se sont braqués vers le Lac-Saint-Jean pour vanter les mérites d'une telle idée puisque la mesure était déjà instaurée depuis une dizaine d'années. Il était alors question d'études prouvant que les élèves réussissaient au-delà des attentes. Or, selon la présidente du Syndicat de l'enseignement du Lac-Saint-Jean, Pascale Juneau, il faut mettre certains bémols.

Elle explique que simultanément à l'arrivée du programme, les acteurs locaux ont aussi mis les bouchées doubles pour la lutte contre le décrochage scolaire, une initiative qui a porté ses fruits. De plus, selon elle, les professeurs du Lac sont aux prises avec les mêmes problèmes que ceux qui expérimentent l'anglais intensif pour la première fois. Par exemple, aucune solution n'a été trouvée pour pallier le manque de temps ou le défi que représentent les enfants qui ont des difficultés d'apprentissage. «Nous n'avons pas la recette magique!», tient-elle à rappeler.

***

Une septième année de consolidation

Et pourquoi ne pas ajouter une septième année au primaire? L'idée est évoquée par des professeurs qui sentent que l'implantation d'un nouveau niveau permettrait aux élèves de consolider leurs acquis, alors qu'ils assimilent à la vitesse de l'éclair la matière en raison du programme d'anglais intensif. Le président du Syndicat de l'enseignement de la région de Québec, Denis Simard, croit qu'à force d'ajouter du contenu sans en faire autant avec le temps d'enseignement, les élèves n'intègrent pas les notions comme il se devrait.

«On ajoute en enlevant», illustre-t-il. Une septième année au primaire permettrait de consolider les apprentissages et assurer que ceux-ci fassent partie du bagage d'un élève lorsqu'il entrera au secondaire, soutient Daniel, un enseignant en cinquième année à la commission scolaire de la Capitale. La septième année du primaire a déjà existé, mais est disparue au début des années 70, moment de grandes réformes dans le réseau scolaire québécois.

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