La démystification des idées reçues à l'école

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Annie Mathieu est journaliste surnuméraire au Soleil.
Annie Mathieu
Le Soleil

(Québec) Les légendes pédagogiques, moins connues que les légendes urbaines, sont pourtant légion dans les écoles de la province, selon le professeur de l'UQAM spécialisé en philosophie de l'éducation Normand Baillargeon. L'auteur du Petit guide d'autodéfense intellectuelle s'est employé à en démystifier plus d'une dizaine dans son plus récent ouvrage, question d'alerter profs et parents sur certaines pratiques et croyances qu'il juge discutables et qui seraient, de surcroît, exemptes de tout fondement scientifique.

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Normand Baillargeon compare les «neuromythes» en éducation à la médecine «approximative» pratiquée il y a 100 ans.

Il dédie son livre, Légendes pédagogiques - L'autodéfense intellectuelle en éducation, à ses étudiants, sans qui l'idée d'écrire sur le sujet ne lui serait pas venue. C'est dans un de ses cours d'épistémologie destiné à des futurs enseignants du primaire que Normand Baillargeon a eu le flash. Pour s'amuser un peu à la toute fin de la session, il s'est employé à démonter quelques légendes qui circulent dans le monde de l'éducation.

«Il y a eu un froid qui s'est installé dans ma classe», raconte-t-il. L'enseignant s'est alors aperçu que ses interlocuteurs, s'ils ne croyaient pas eux-mêmes à ces légendes, en avaient entendu parler de la bouche de personnes crédibles, notamment lors de stages dans le milieu.

Si au Québec personne ne semble avoir étudié le phénomène, au Royaume-Uni et aux États-Unis, cependant, plusieurs se sont penchés sur la question de ce qui est surnommé les «neuromythes». Un certain nombre d'entre eux s'appuie sur la soi-disant connaissance du cerveau. «Ils surfent sur le prestige des neurosciences», explique M. Baillargeon, citant en exemple la pratique du Brain Gym, qui vise à stimuler le cerveau au moyen d'exercices physiques.

Aussi très critique à l'égard de la réforme scolaire, l'expert se désole que plusieurs pratiques pédagogiques décrites dans son livre soient implantées dans les écoles de la province sans preuve scientifique démontrant leur efficacité. Il compare cet état de fait à la médecine «approximative» pratiquée il y a plus d'un siècle. «Ça s'apprenait sur le tas», illustre-t-il, souhaitant que les sciences de l'éducation «se professionnalisent», comme cela a été le cas pour celles de la santé.

Des pratiques permises par le Ministère

«On fait rentrer n'importe quoi dans les écoles et personne n'ose dire qu'ils ne sont pas d'accord», s'indigne Isabelle Boucher, de Saint-Jean-sur-Richelieu. La mère de deux fillettes a lancé une pétition à l'automne contre l'implantation des techniques et des pédagogies expérimentales dans les écoles primaires, comme le Brain Gym et les massages.

La réponse de la ministre de l'Éducation? C'est aux conseils d'établissement à «déterminer les services et activités les plus adaptés pour le mieux-être des élèves», écrit Marie Malavoy dans une lettre datée du 5 novembre dernier.

«C'est totalement absurde de leur donner ce choix-là», soutient Mme Boucher, qui a amorcé son combat l'an dernier lorsque sa plus vieille a appris comment donner des massages à ses camarades en classe.

Elle a alors demandé des explications à la direction qui lui a présenté l'instigateur de cette idée. «C'était un discours digne d'un gourou!» témoigne-t-elle. «Je ne comprends pas pourquoi les profs n'allument pas», renchérit-elle. «Il serait temps que quelqu'un en haut tire la sonnette d'alarme», conclut celle qui n'entend pas baisser les bras.

Cinq légendes pédagogiques

1- Les styles d'apprentissage

Êtes-vous visuel, auditif, ou kinesthésique? La question ne se pose même pas, assure le professeur Normand Baillargeon. Puisque même s'il a la couenne dure, le mythe selon lequel les individus apprennent différemment est basé sur du vent. De nombreux tests, dit-il, ont été effectués pour se rendre compte que, par exemple, ceux qui se disent «auditifs» ne réussissent pas mieux avec une technique adaptée à leurs pseudo besoins que lorsqu'on les expose à un style d'apprentissage qui n'est pas le leur. Certains adeptes de cette croyance auraient même répertorié 71 façons d'apprendre distinctes, signe qu'il n'y a pas consensus sur la classification. L'expert de l'UQAM se désole cependant que des profs modifient leur enseignement en fonction de cette légende. «C'est parfois dangereux. On peut finir par croire que certains enfants auraient droit à la méthode la plus efficace pour apprendre à lire, celle basée sur la phonétique, alors que d'autres en seraient privés», dénonce M. Baillargeon.

2- Brain Gym

La marque déposée Brain Gym -«gymnastique pour le cerveau» - a fait son entrée dans les écoles québécoises. Impossible de répertorier le nombre de professeurs qui en sont adeptes, sinon qu'une trentaine d'entre eux sont qualifiés formateurs, selon le site officiel de l'entreprise. La plupart sont à Montréal et ses banlieues alors qu'il n'y en a aucun à Québec et un seul à Chicoutimi. Les partisans de cette méthode soutiennent qu'en exécutant des exercices moteurs, le cerveau des élèves serait stimulé, ce qui aurait pour conséquence d'améliorer leur apprentissage. Il est notamment question d'activer des «boutons cérébraux» avec l'aide de mouvements spécifiques. «Le Brain Gym, c'est probablement une des choses les plus aberrantes sur le point de vue scientifique, c'est une calamité!» s'insurge Normand Baillargeon, précisant qu'il faut payer pour acquérir ces techniques. «C'est honteux de voir ça dans les écoles qui sont des lieux de savoir», renchérit-il. Le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport, dit-il, devrait s'attarder à la présence de telles horreurs dans ses établissements d'enseignement.

3- Les nouvelles technos révolutionnent l'éducation

Les iPad, tableaux blancs interactifs (TBI) et ordinateurs portables en classe font régulièrement la manchette dans les journaux. Certains experts prétendent que les nouvelles technologies de l'information et des communications (NTIC) révolutionnent le monde de l'éducation. Selon Normand Baillargeon, aucune étude scientifique ne témoigne le même enthousiasme. «La recherche crédible invite à beaucoup de scepticisme», fait-il valoir, mettant en garde ceux qui seraient tentés de toujours se lancer dans l'achat des dernières nouveautés. L'auteur croit qu'il faut aussi garder en tête que «c'est une affaire de gros sous» pour les entreprises qui produisent ce type de matériel, citant en exemple le fiasco de l'achat de TBI au Québec. «L'important, ce n'est pas le canal mais le message transporté», argue le prof de l'UQAM. À titre d'exemple, il croit que si l'on donne un iPhone à un enfant et qu'on lui dit qu'il ne servira qu'à appeler sa mère, l'objet perdra tout intérêt. M. Baillargeon ne nie cependant pas qu'il peut y avoir du potentiel dans certaines technologies mais ne gobe pas l'idée qu'elles sont la panacée.

4- Cerveau gauche et cerveau droit

Les personnes à dominance «cerveau gauche» seraient plus rationnelles, logiques et analytiques tandis que les «cerveau droit» auraient une tendance à être plus artistiques, émotionnelles. Cette légende a même été reprise par l'écrivain Robert Louis Stevenson, qui s'en est inspiré dans L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Pourtant, rien n'est plus faux, selon Normand Baillargeon. Il explique cependant que ce mythe est tiré d'une expérience scientifique où l'on a retiré le corps calleux - qui transfère l'information d'un hémisphère à un autre - d'individus en proie à des crises d'épilepsie. Cela a permis de relever certaines «spécialisations cérébrales», comme par exemple que la lecture est dans la plupart des cas effectuée par le cerveau gauche. Toutefois, rien n'a été rapporté au sujet de la prédominance d'un hémisphère par rapport à son jumeau chez les individus. «Tout marche ensemble, c'est une unité», insiste l'auteur. 

5- Nous n'utilisons que 10 % de notre cerveau

«Cette idée est tellement absurde», s'exclame sans retenue Normand Baillargeon. Il comprend cependant pourquoi elle séduit tant : elle signifierait que les gens seraient capables d'exploiter une plus grande partie des ressources de leur cerveau et, conséquemment, d'améliorer leur sort. «Ça a des tonalités de self-help book», rigole le professeur en enseignement à l'UQAM. Ni M. Baillargeon ni les autres curieux qui se sont attardés à la question n'ont été capables de retracer les origines de la croyance qui, évidemment, n'a jamais été prouvée sur le plan scientifique. Pour illustrer l'énormité de l'énoncé dans son ouvrage, l'auteur reprend les paroles d'un expert des neuromythes, John Geake, qui affirme que «si vous n'utilisiez réellement que 10 % de votre cerveau, vous seriez alors dans un état végétatif si proche de la mort que vous devriez souhaiter [mais ne le pourriez pas] que vos proches débranchent la machine qui vous maintient en vie».  

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