La fin des lettres attachées?

77 % des élèves interrogés pensent que les...

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77 % des élèves interrogés pensent que les lettres attachées n'ont plus leur place à l'école, à l'ère de Facebook et des textos.(Selon un sondage mené par le Junior Scholastic Magazine.)

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(Québec) Aux États-Unis, les rondeurs des lettres attachées appartiendront bientôt au passé. Pas moins de 45 États ont décidé que l'apprentissage de cette façon d'écrire à l'école ne sera plus obligatoire, contrairement à la maîtrise du clavier et de la souris. Est-ce le début de la fin de l'écriture manuscrite?

Dès la rentrée 2014, la majorité des petits Américains n'apprendront plus à écrire en lettres attachées. Les élèves apprendront toujours à écrire à la main en lettres scriptes, mais l'apprentissage des lettres attachées - la fameuse écriture cursive - sera remplacé par le clavier, qu'ils devront maîtriser à la fin du primaire, rapportait récemment l'Associated Press.

Il s'agit d'une façon de mieux outiller les enfants pour l'avenir, expliquait récemment Jill Camnitz, membre d'un conseil scolaire, au Wall Street Journal. «Nous tentons d'être réalistes. Les enfants ne peuvent pas tout apprendre, il fallait choisir», dit-elle.

Cette décision découle d'objectifs nationaux adoptés en 2010, qui précisent quelles sont les compétences que les enfants doivent acquérir sur les bancs d'école. Concernant l'utilisation des technologies, les élèves devront, à la fin du primaire, maîtriser le clavier de façon à produire des textes d'un minimum d'une page en une séance de travail. D'ici trois ans, les examens ministériels ne se feront plus sur papier, mais plutôt à l'écran.

Dans les rangs des élèves, la décision ferait plusieurs heureux, selon un sondage mené par le Junior Scholastic Magazine: 77 % des élèves interrogés pensent que les lettres attachées n'ont plus leur place à l'école, à l'ère de Facebook et des textos.

La fin d'une époque

Selon plusieurs, cet important chambardement dans les écoles américaines n'est qu'un pas de plus vers la fin de l'écriture manuscrite. Après tout, les textos et les aide-mémoire électroniques ont remplacé les Post-it et les listes d'épicerie griffonnées à la hâte, sur le coin du comptoir. Le courriel - ou le mur Facebook - règne en roi et maître dans notre vie de tous les jours. Même les cartes de Noël se sont faites détrônées par leur version électronique. Bref, le virage est amorcé et pourrait bien être irréversible.

C'est du moins ce que pense - et déplore - le romancier britannique Philip Hensher, auteur de l'essai The Missing Ink: The Lost Art of Handwriting. Nous sommes arrivés «à un moment de l'histoire où l'écriture manuscrite semble sur le point de disparaître de nos vies. Elle n'est aujourd'hui qu'une option communicationnelle parmi d'autres, et pas la plus attirante», écrit-il.

Même constat de la part de l'Américaine Kitty Burns Florey, dans son essai Script and Scribble: The Rise and Fall of Handwriting. Même si le problème n'est pas nouveau, l'auteure considère que nous avons atteint un point de non-retour. L'omniprésence du clavier dans nos vies quotidiennes a déjà signé l'arrêt de mort de l'écriture manuscrite, écrit-elle. Ou à tout le moins, de l'écriture cursive.

En 2006, seulement 15 % des étudiants qui ont passé les examens d'entrée des universités américaines ont rédigé leurs examens en ajoutant les barres sur les t et les points sur les i, à la fin de leurs mots. Tous les autres ont eu recours au script, peut-on lire.

Le jour où les rondeurs des lettres attachées ne pourront plus être déchiffrées par le commun des mortels n'est peut-être pas si lointain, ajoute Mme Florey.

Une génération d'analphabètes?

Avec l'abandon de l'écriture cursive sur les bancs d'école, une nouvelle forme d'analphabétisme pourrait donc voir le jour. Les enfants ne parviendront plus à déchiffrer les cartes de souhaits de leurs grands-parents. Les manuscrits rédigés au siècle dernier ne pourront être lus que par les archivistes et les conservateurs de musée.

D'ailleurs, depuis déjà quelques années, les Archives nationales américaines proposent au simple citoyen de «traduire» au clavier des manuscrits écrits à la main, donc généralement rédigés en lettres attachées. Le but : rendre les documents historiques «plus accessibles». «Les transcriptions aident à faire des recherches de même qu'à lire et comprendre le document», peut-on lire sur leur site Internet.

Il est en effet plus difficile de lire en lettres attachées si on a appris à écrire en script que l'inverse, affirme Marie-France Morin, professeure à l'Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche sur l'apprentissage de la lecture et de l'écriture chez le jeune enfant.

Mais même si l'écriture cursive ne sera plus enseignée, les écoles américaines devraient tout de même enseigner aux élèves à déchiffrer le logo de Coca-Cola, ajoute-t-elle.

«L'école doit faire en sorte que les élèves soient capables de reconnaître tous les styles d'écriture. On n'écrit pas nécessairement en lettres majuscules, par exemple, mais on doit être capable de les lire», affirme-t-elle.

Retour en arrière?

Dans les écoles américaines, la décision d'abandonner l'écriture cursive est toutefois loin de faire l'unanimité. L'Indiana a été un des premiers États à mettre au rancart les lettres attachées, en 2011, mais le sujet est toujours d'actualité. En début d'année, une sénatrice a déposé un projet de loi qui vise à ramener cette forme d'écriture dans les écoles. Plus de 90 % des citoyens interrogés dans son district y seraient favorables.

Un revirement qui ne surprend pas beaucoup Andree Anderson, professeure en éducation à la Indiana University Northwest, jointe par Le Soleil.

«Ça s'est fait tellement rapidement, il y a deux ans, que le département d'éducation n'a même pas pris la peine de s'interroger sur les répercussions d'un tel changement. Selon moi, l'écriture cursive a encore sa place à l'école. Je ne serais pas surprise que l'État revienne sur sa décision.» Une histoire à suivre.

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Le Québec à contre-courant

Au Québec, l'écriture cursive est loin d'être en voie de disparition sur les bancs d'école. Au contraire, l'apprentissage en lettres attachées dès la première année gagne en popularité. Règle générale, les petits Québécois apprennent d'abord à écrire en script avant d'apprendre à lier leurs lettres un ou deux ans plus tard.

Or une des premières études québécoises sur le sujet a conclu, il y a quelques années, que ce «double apprentissage» était contre-productif, puisque les élèves passent plus de temps à apprivoiser le crayon qu'à améliorer leur syntaxe et leur orthographe.

Résultat: de plus en plus d'écoles optent désormais pour l'apprentissage de l'écriture cursive dès la première année, observe une des auteures de l'étude, Isabelle Montésinos-Gelet, professeur à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal. «De plus en plus, on passe au simple enseignement. Et très souvent, on opte pour la cursive», dit-elle.

À la commission scolaire de la Capitale, une réflexion est justement en cours à ce sujet. «En choisissant une seule méthode, l'objectif est d'automatiser plus rapidement le geste d'écriture pour passer à autre chose. L'art d'écrire, c'est aussi de transmettre un message cohérent», affirme Karine Dubé, conseillère pédagogique en français.

Celle-ci considère que l'écriture cursive est la méthode qui «présente le plus d'aspects bénéfiques».

*****

Les bienfaits du crayon... et du clavier

L'écriture manuscrite ne disparaîtra pas de sitôt sur les bancs d'école, selon Marie-France Morin, professeure à l'Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche sur l'apprentissage de la lecture et de l'écriture chez le jeune enfant.

«Les résultats de recherche montrent qu'il y aurait des avantages à écrire à la main comparé au clavier», affirme-t-elle. Les enfants ont notamment plus de facilité à mémoriser les lettres de l'alphabet et à les reconnaître lorsqu'ils manient le crayon, ce qui peut donner un coup de pouce aux élèves qui en arrachent le plus.

«On a parfois des idées magiques liées à la technologie, dit-elle. Pour les élèves en difficulté d'apprentissage, le clavier peut représenter une difficulté supplémentaire à gérer. Au Québec, on a peut-être trop tendance à pallier les difficultés en écriture en mettant les enfants devant un clavier, alors que ce n'est peut-être pas ça, la solution.»

Déséquilibre?

Mais d'autres croient, au contraire, que le crayon devrait laisser davantage la place au clavier. «Le manque de technologie à l'école, c'est un problème majeur. Il y a 95 % des jeunes qui apprennent avec les nouvelles technologies dans la vraie vie, mais à l'école, il y en a 95 % qui apprennent avec le crayon. Ça prend un juste équilibre», plaide Thierry Karsenti, professeur à l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l'information et de la communication en éducation.

Ce dernier considère que le virage qui s'amorce dans les écoles américaines est «intéressant», tout en insistant sur l'importance de bien maîtriser les outils plutôt que de passer des heures à apprendre une méthode de doigté pour le clavier.

«Quand je vois la vitesse à laquelle les jeunes envoient des textos... je me demande est-ce que les élèves ont vraiment besoin de ça?» lance-t-il.

M. Karsenti pense que les élèves devraient plutôt apprendre à réfléchir à l'aide du correcteur automatique d'un logiciel de traitement de texte, par exemple.

«Au Québec, on s'obstine à ne pas utiliser les nouvelles technologies pour apprendre à mieux écrire, même si on se plaint de la qualité du français depuis des décennies. Avec un correcteur, l'élève reçoit un feedback pour chaque mot qu'il écrit. Il n'y a pas un prof sur la terre qui peut battre ça. Le logiciel souligne les fautes et va amener l'élève à réfléchir, à se poser des questions au fur et à mesure qu'il écrit.»

L'ordinateur et les vertus du copier-coller permettent aussi, à un élève en pleine rédaction, de réorganiser ses idées plus facilement que s'il écrivait à la main, ajoute-t-il.

Un avis partagé en partie par Isabelle Montésinos-Gelet, professeure à la Faculté des sciences de l'Université de Montréal. «Pour certains élèves, écrire est une souffrance. Certains écrivent peu, ils affinent peu leurs gestes et doivent faire plus d'efforts pour écrire, donc ils écrivent moins. C'est souvent perçu comme une fatalité», affirme-t-elle.

L'écriture au clavier leur permet de se sortir de ce cercle vicieux, ajoute la chercheuse. «Écrire à l'ordinateur, c'est écrire. Le geste moteur n'est pas relié au maniement du crayon, mais le mécanisme est en quelque sorte le même. Ça ne règle pas tous les problèmes, mais l'ordinateur produit une écriture standardisée et lisible qui peut être plus valorisante pour certains élèves.»

Mais Mme Montésinos-Gelet ne pense pas qu'on atteindra bientôt un point de non-retour où les élèves n'auront plus besoin d'écrire à la main. «Bien sûr, on écrit de moins en moins à la main dans la vie courante. Mais ne plus apprendre à écrire au stylo serait se priver d'une immense ressource qui nous rendrait totalement dépendants de la machine.»

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