«Je ne verrais pas comment je pourrais en faire plus!» laisse tomber Patrick Gravel, qui enseigne l'histoire à l'école Sainte-Anne, à Beaupré. Avec son collègue Nelson Bluteau, M. Gravel estime aborder suffisamment les questions du fédéralisme et de la souveraineté, et ce, de manière neutre et équitable en suivant à la lettre les directives du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS).
Même son de cloche du côté de Marie-Hélène Laverdière, de l'école Jean-de-Brébeuf, dans Limoilou. Contrairement à MM. Bluteau et Gravel, l'enseignante au secondaire se considère davantage d'allégeance souverainiste que fédéraliste. «Je pense qu'il y a une méconnaissance des programmes», évoque-t-elle pour tenter d'expliquer le tollé qu'a soulevé les propos de la ministre. Elle admet cependant passer rapidement sur la période contemporaine de l'histoire québécoise, mais uniquement parce qu'elle manque de temps.
Avec la réforme, le nombre d'heures d'histoire au deuxième cycle du secondaire a doublé, passant de 100 à 200. Celles-ci sont désormais réparties sur deux ans. En troisième secondaire, toute la matière est vue de manière chronologique, alors que l'année suivante, elle est de nouveau enseignée, mais sous l'angle de différents thèmes. Dans les deux cas, les élèves étaient évalués en fonction de compétences acquises plutôt que sur des connaissances très précises.
Des changements
Le Ministère a révisé cette méthode d'évaluation en juin 2011 avec un document d'appoint au programme intitulé Progression des apprentissages au secondaire, qui définit davantage les connaissances qui doivent être assimilées dans chacune des périodes historiques étudiées.
Avec ce dernier, le MELS a voulu corriger le tir, estime Vincent Fontaine, qui enseigne au collège privé Saint-Paul, à Varennes. S'il comprend que certains aient pu juger que le programme de 2007 ne mettait pas suffisamment l'accent sur le Québec et le débat qui divise sa population, ce n'est plus du tout le cas maintenant avec la progression des apprentissages. Celui qui se considère comme un historien nationaliste croit qu'il est faux d'affirmer que la question nationale est «noyée». «J'irais même jusqu'à dire que c'est plutôt le contraire!» s'exclame-t-il.
En plus de s'entendre sur la place suffisante qu'occupe la question nationale, les professeurs du secondaire interrogés par Le Soleil jugent d'un commun accord que le programme de troisième et de quatrième secondaire gagnerait à être revu pour que la matière soit scindée sur deux années d'enseignement pour éviter les doublons.
S'il se considère comme un bon soldat du MELS et un professeur qui adore son métier, Nelson Bluteau pousse un soupir de découragement à l'idée de modifier une nouvelle fois sa matière. «Je suis toujours en train de m'approprier les changements de 2011», lance-t-il. «S'ils veulent qu'on enseigne plus l'histoire nationale, on va le faire, mais s'ils veulent que cela devienne de la propagande, ça, c'est une autre affaire», conclut son collègue, Patrick Gravel.
Des outils suffisants?
En feuilletant le programme ministériel implanté en 2007, l'on s'aperçoit qu'un chapitre complet de la bible des enseignants du cours Histoire et éducation à la citoyenneté est consacré à la Conquête, soit à la période située entre 1760 et 1791, où le régime français passe aux mains des Britanniques. Le chapitre suivant est dévolu aux «revendications et luttes dans la colonie britannique», où il est notamment question des rébellions des patriotes entre 1837 et 1838 dans le Haut et le Bas-Canada.
Lorsqu'il s'agit des enjeux de la société québécoise depuis 1980, les référendums sur la souveraineté de 1980 et 1995 et la non-ratification de la Constitution canadienne par le Québec en 1982 sont présents dans le document du MELS. Idem dans les manuels Fresques (Chenelière Éducation) et Repères (ERPI), utilisés dans plusieurs écoles des commissions scolaires de la région et approuvés par le gouvernement. On peut d'ailleurs voir une photo de René Lévesque sur les deux pages couverture des ouvrages.
Chronologie d'une controverse
Le chef intérimaire du Parti libéral du Québec (PLQ), Jean-Marc Fournier, a accusé la semaine dernière le gouvernement souverainiste de vouloir orchestrer un «détournement politique» des écoles de la province. Six ans plus tôt, alors qu'il était ministre de l'Éducation, il a été au coeur d'une controverse similaire.
1982
Implantation du programme d'études Histoire du Québec et du Canada en quatrième secondaire.
Avril 2006
Le Devoir publie un article qui révèle les grandes lignes d'un document de travail du ministère de l'Éducation pour le nouveau cours Histoire et éducation à la citoyenneté. L'on apprend que l'acte d'Union de 1840, la conscription forcée de 1917 ou le rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982 ne sont pas des sujets abordés alors que ceux de la Nouvelle-France et des Patriotes sont effleurés.
Printemps 2006
Le papier soulève un tollé, historiens et citoyens se déchaînent dans les médias. Jean-Marc Fournier défend le programme et affirme qu'il n'est pas question d'écarter certains pans de l'histoire. Le jour où la controverse éclate, il admet ne pas avoir consulté le fameux document.
Juin 2006
Le Ministère rend publique une nouvelle version plus détaillée du programme où il précise certains aspects. Des éléments jugés manquants y sont notamment ajoutés.
Rentrée scolaire 2007
Entrée en vigueur du nouveau programme.
Juin 2011
Nouvelles directives du ministère de l'Éducation avec la Progression des apprentissages au secondaire.
Octobre 2012
La nouvelle ministre de l'Éducation, Marie Malavoy, déclare dans Le Soleil qu'elle souhaite faire plus de place à la question nationale dans le programme du secondaire puisqu'elle soutient que le «poisson de la souveraineté» y est noyé.