Christian Cloutier, qui enseigne la sixième année à l'école Saint-Jean-Baptiste, est catégorique. Lorsque l'anglais intensif sera enseigné en sixième année, il cédera sa place. «Moi, c'est certain que je quitte. Le mandat de fou de réussir en cinq mois, je ne le veux pas. Je suis un passionné de la sixième année, c'est vraiment un beau défi de les préparer pour le secondaire. Mais avec la réalité de nos classes, ce n'est pas possible ce qu'on va nous demander.»
D'ici 2015, tous les élèves de sixième année suivront un programme d'anglais intensif, qui occupera la moitié de l'année scolaire à temps plein. Les matières régulières (français, mathématiques et autres) seront condensées en 5 mois seulement, plutôt que 10. Une réalité avec laquelle des enseignants ne voudront pas jongler. Plusieurs prévoient déjà enseigner dans un autre niveau.
Enquête interne
Le Syndicat de l'enseignement de la région de Québec (SERQ) a fait sa petite enquête auprès des 25 profs de sixième année de la commission scolaire de la Capitale. Plus d'une vingtaine ont affirmé qu'ils vont quitter leur poste le jour où l'anglais intensif arrivera dans leur école.
«Moi, l'anglais intensif, j'ai reçu ça comme une claque en pleine face», lance Mélanie Rioux, enseignante en sixième année à l'école de la Mosaïque. «Quand on dit que ça ne changera rien aux résultats des élèves, c'est comme si on me disait que je ne fais rien dans ma classe pendant la moitié de l'année. Ce qui est le plus dur à digérer, c'est qu'on leurre les parents. Ce n'est pas honnête de leur faire croire que les élèves vont aussi bien réussir en 5 mois qu'en 10. Présentement, on n'a même pas une heure à amputer à la sixième année!»
En tenant compte de la préparation aux examens ministériels, qui prend quelques semaines, il ne reste en réalité que quatre mois pour enseigner toutes les connaissances de sixième année, ajoute Mme Rioux, tout en précisant qu'elle n'est pas contre l'anglais au départ, mais plutôt contre le modèle proposé.
Les inquiétudes semblent être particulièrement vives dans les écoles en milieu défavorisé ou celles qui comptent déjà une forte proportion d'élèves faibles ou en difficulté.
Si les profs permanents désertent la sixième année, il y a fort à parier qu'ils seront remplacés par des enseignants à statut précaire, qui ont donc moins d'expérience, ajoute Marie-Hélène Côté, une autre enseignante de sixième année.
«Ça me fait peur, il va y avoir une perte d'expertise, dit-elle. Ceux qui n'ont jamais enseigné en sixième année vont être en mode survie. On risque de se retrouver avec un énorme roulement de personnel.»
Charge de travail
Du côté de la commission scolaire des Découvreurs, où près de la moitié des élèves de sixième année (45 %) feront de l'anglais intensif cette année, des enseignants réguliers ont en effet décidé de changer de niveau. Sur les neuf postes de sixième année disponibles dans les écoles où l'anglais intensif sera enseigné cette année, cinq seront occupés par des enseignants à statut précaire.
«On peut comprendre que des profs n'aient pas le goût d'enseigner dans deux écoles différentes», affirme Jacky Tremblay, directeur adjoint à la commission scolaire des Découvreurs. Dans les écoles où il n'y a qu'un groupe de sixième année, l'enseignant devra se déplacer dans une autre école, l'autre moitié de l'année, pour avoir une tâche complète.
M. Tremblay reconnaît aussi que la charge de travail est déjà plus grande en sixième année, notamment à cause des examens du Ministère qui demandent beaucoup de préparation. «L'arrivée de l'anglais intensif vient intensifier la charge de travail», admet-il.
Il est toutefois faux de conclure que les enseignants seront moins expérimentés, puisque parmi les profs à statut précaire qui occupent ces postes cette année, plusieurs comptent des années d'expérience, souligne-t-il : «Je n'ai pas d'inquiétude à ce niveau-là.»
De son côté, la commission scolaire de la Capitale affirme qu'elle n'observe pas d'augmentation inhabituelle de demande de changement de niveau de la part des enseignants, contrairement à ce qu'affirme le syndicat.
Sur la Rive-Sud, à la commission scolaire des Navigateurs, on confirme que des postes de sixième année ont été délaissés par des enseignants permanents. «On ne peut pas faire de lien direct, mais on peut raisonnablement penser que l'insécurité constatée chez certains enseignants par le fait de devoir enseigner la matière en 5 mois au lieu de 10 y soit pour quelque chose», indique la porte-parole, Louise Boisvert.
Implantation graduelle
À Québec, près de la moitié des élèves de la commission scolaire des Découvreurs se familiariseront cette année avec l'anglais intensif, alors que d'autres commissions scolaires ont préféré attendre avant de se lancer dans l'aventure.
Sur les 885 élèves de sixième année aux Découvreurs, 397 auront droit cette année à cinq mois d'anglais intensif. Selon l'échéancier du ministère de l'Éducation, l'anglais intensif doit être enseigné à tous les élèves d'ici trois ans, en 2015.
«On avait de la pression des parents, affirme le directeur général adjoint, Jacky Tremblay. On avait déjà des groupes d'anglais intensif où on sélectionnait les élèves et on ne pouvait pas répondre à tout le monde.»
Certaines écoles ont toutefois refusé d'implanter l'anglais intensif dès cette année, comme le recommandait la commission scolaire des Découvreurs.
À la commission scolaire des Premières-Seigneuries, aucune nouvelle école n'offrira l'anglais intensif cette année. Même scénario à la commission scolaire de la Capitale. La grille-matière de cinquième année sera toutefois réaménagée dans 13 écoles, afin d'y enseigner une partie du programme de sixième année en vue de l'implantation de l'anglais intensif en 2013. Une façon «d'alléger» le programme de la sixième année, qui sera comprimé en cinq mois.
Sur la Rive-Sud, à la commission scolaire des Navigateurs, une seule école s'ajoute cette année aux six autres écoles qui offraient déjà l'anglais intensif avant l'annonce du gouvernement Charest.