«Ça va prendre encore un petit bout de temps avant de le réaliser», lance d'entrée de jeu Martine Desjardins, présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec. Celle qui luttait aux côtés de Gabriel Nadeau-Dubois depuis le déclenchement de la grève l'hiver dernier a été complètement surprise d'apprendre sa démission. «Je lui ai parlé il y a quatre ou cinq jours et rien ne laissait présager ça, poursuit-elle. Nous avions des projets [pour la rentrée]».
Encore mercredi soir, Gabriel Nadeau-Dubois s'affichait comme porte-parole lors d'un rassemblement tenu à Chicoutimi. Jamais il n'a fait mention de ses intentions même quelques heures avant d'envoyer sa lettre aux militants de la CLASSE.
Bien qu'elle estime qu'il n'existe «pas de bon moment pour quitter», la présidente de la FEUQ n'arrive pas à comprendre pourquoi le fougueux porte-parole bat en retraite si près du but, à seulement 27 jours du vote et d'un possible changement de gouvernement.
«On ne s'attendait pas à ce qu'il parte à ce moment-ci», renchéri Paul-Émile Auger, secrétaire général de la Table de concertation étudiante du Québec (TaCEQ). «De prime abord, ça peut laisser un sentiment négatif, mais le mouvement ne dépend pas de Gabriel».
Quant à Éliane Laberge, présidente de la FECQ, elle affirme qu'aussi surprenante soit la décision, «on ne peut que la respecter». «Il aurait pu continuer, mais s'il n'avait plus la même motivation peut-être est-ce mieux qu'il laisse la place à du sang neuf», poursuit-elle.
À la CLASSE, la coporte-parole Camille Robert a affirmé «qu'on était au courant depuis quelques jours», et que Gabriel Nadeau-Dubois «est parti au moment où il jugeait que nous étions assez fort» pour poursuivre la lutte.
Démonisé
Si le départ de M. Nadeau-Dubois est surprenant, les motivations décrites dans sa lettre de démission le sont moins. Dans sa missive,le porte-parole de la CLASSE s'est dit désolé par les «attaques personnelles» et «l'enflure verbale» dont il a fait l'objet de la part de ses adversaires. Il ajoute que le premier ministre Jean Charest a utilisé contre lui «une charge de violence inouïe» et l'a qualifié «d'indigne».
«On l'a vu aller. Il a été attaqué de toute de part. C'était de l'acharnement», déplore Martine Desjardins. «Si ce n'avait pas été Gabriel, s'aurait été quelqu'un d'autre».
Même analyse chez sa collègue Éliane Laberge. «Le Parti libéral s'en est bien servi pour démoniser le mouvement étudiant, le rendre moins intéressant. Je ne serais pas surprise qu'il [le PLQ], se trouve une nouvelle cible». «C'est une attitude déplorable».
Plus nuancé, Paul-Émile Auger croit que cette personnalisation du débat vers Gabriel Nadeau-Dubois a nuit à la cause étudiante. «Les attaques envers lui ont été assimilées à tout le mouvement étudiant», explique-t-il. Son départ ramènera selon lui les discussions vers les vrais enjeux de la grève.
Gabriel Nadeau-Dubois doit prononcer un discours vendredi dans le cadre d'une grande conférence nationale marquant la fin de la tournée provinciale Nous sommes avenir de la CLASSE amorcée le 13 juillet dernier.
Extraits de la lettre de Gabriel Nadeau-Dubois
«Je quitte avec un seul regret. Je regrette de quitter mes fonctions alors que le Québec est toujours dirigé par Jean Charest, un premier ministre méprisant et violent envers le Québec et sa jeunesse.»
«Je quitte, mais le mouvement se poursuivra. Ce que je quitte, ce n'est pas la mobilisation, ni la lutte, ni la CLASSE: je quitte mon rôle de porte-parole. Je serai encore à vos côtés, dans la rue et dans les assemblées.»
«Pour un premier ministre qui souhaite tellement que le mouvement étudiant dénonce la violence et l'intimidation, je trouve que Jean Charest a fait preuve à l'endroit des étudiants et à mon endroit d'une charge de violence inouïe. J'ai maintenant besoin de prendre un répit loin de toutes ces attaques.»
COMPARUTION LE 27 SEPTEMBRE
Gabriel Nadeau-Dubois ne se fera pas oublier très longtemps. Poursuivi pour outrage au tribunal par un étudiant en arts visuels de l'Université Laval, Jean-François Morasse, il doit comparaître au palais de justice de Québec le 27 septembre prochain. M. Morasse, qui a obtenu une injonction de la cour le 12 avril dernier pour retourner en classe, accuse l'ex-porte-parole d'avoir incité les grévistes à ne pas respecter la décision des tribunaux.
«Nous, on trouve ça tout à fait légitime que les gens prennent les moyens nécessaires pour faire respecter le vote de grève. Et si ça prend des piquets de grève, on croit que c'est un moyen tout à fait légitime de le faire», avait déclaré Gabriel Nadeau-Dubois sur les ondes de RDI.
L'avocat de M. Morasse, Me Maxime Roy-Martel, entend demander une peine d'emprisonnement si l'accusé était déclaré coupable. Gabriel Nadeau-Dubois a quant à lui plaidé non coupable à l'audience préliminaire du 29 mai dernier. Pour un outrage au tribunal, l'amende maximale est de 5000$ et la peine d'emprisonnement, de maximum un an.
LES FILLES AU FRONT
La suite du conflit étudiant sera menée presque exclusivement par des femmes. Après les départs de Léo Bureau-Blouin en juin dernier et maintenant celui de Gabriel Nadeau-Dubois, quatre des cinq porte-parole actifs chez les associations étudiantes nationales sont féminins.
«On est juste des filles!», s'est amusée Martine Desjardins. Elle avoue que cette situation change quelque peu la dynamique, mais pas en raison du sexe des porte-parole. «Au fil du temps, j'ai développé des affinités avec Léo et Gabriel», explique-t-elle.
En quelques mois, les figures dominantes du conflit étudiant ont complètement changé. Seule Jeanne Reynolds de la CLASSE était en poste en même temps que Martine Desjardins. Au début du mois de juin dernier, Éliane Laberge a succédé à Léo Bureau-Blouin à la présidence de la FECQ, et Camille Robert a été nommée porte-parole à la CLASSE aux côtés de Mme Reynolds et Gabriel Nadeau-Dubois. La CLASSE sera réunie en congrès cette fin de semaine. Il n'est toutefois pas spécifié si un nouveau porte-parole sera nommé.