Manifestations de casseroles: l'histoire qui résonne

Alors que les Québécois ont appris cette semaine... (Le Soleil, Steve Deschênes)

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Alors que les Québécois ont appris cette semaine à manifester avec leur batterie de cuisine, les Chiliens jouent de la casserole depuis plus de 40ans. Après Montréal, les tintamarres métalliques ont été entendus dans de nombreuses villes de la province cette semaine. Retour sur l'origine du chaudron comme objet d'indignation.

Le Soleil, Steve Deschênes

Annie Mathieu
Le Soleil

(Québec) Le bruit des casseroles qui résonnent depuis quelques jours dans les rues de Québec rappelle de bien mauvais souvenirs à Carlos Leon. Ceux d'une pénurie de denrées alimentaires et d'un coup d'État en préparation qui a forcé ce Chilien d'origine à fuir son pays à la suite du coup d'État de 1974.

La première fois qu'il les a entendues, c'était en décembre 1971, près d'un an après l'élection du gouvernement socialiste de Salvador Allende. «C'était une protestation de femmes très riches qui sont sorties dans les rues de Santiago pour cogner sur leurs casseroles vides pour montrer qu'elles n'avaient plus rien à manger», explique M. Leon, rencontré hier dans son logement de Limoilou.

Mais selon celui qui se décrit comme un intello de gauche, la pénurie était en fait une construction de l'esprit. La bourgeoisie chilienne, soutient le restaurateur et cinéaste à la retraite (détenteur d'une maîtrise en communication de l'Université de Montréal), n'appréciait tout simplement pas le nouveau président aux visées nationalistes et s'était organisée pour créer un manque artificiel de produits de première nécessité.

«On trouvait dans les rivières des pommes de terre et du café, les riches les jetaient plutôt que de les vendre pour montrer qu'ils manquaient de denrées. [...] Ils jouaient la comédie», affirme le Chilien qui se rappelle les longues files pour se procurer des aliments.

Le professeur d'histoire spécialisé en histoire latino-américaine de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), José Del Poso, croit que la haute société n'était pas la seule à désapprouver le gouvernement d'Allende puisqu'une grande partie de la population l'avait également pris en grippe.

Mais il confirme que ce sont effectivement les plus fortunés du pays, représentant également l'opposition politique, qui avaient mis sur pied un marché noir pour monter les Chiliens contre le président. «Cela a eu des répercussions directes chez les plus pauvres», soutient-il. «La protestation était en fait contre la difficulté à s'approvisionner», précise l'historien d'origine chilienne. Cette stratégie, dit-il, a préparé le terrain au coup d'État d'Augusto Pinochet de 1973.

Quelques mois après celui-ci, Carlos Leon et sa femme, Juana Izquerdo, quittent le Chili avec leurs trois enfants pour s'installer à Québec. Le couple dans la jeune trentaine fuit la junte militaire. «Jamais nous ne l'aurions cru, nous pensions que notre pays était le plus démocratique du monde», évoque tristement M. Leon.

Dans les années 1980, le concert des casseroles retentit une nouvelle fois au Chili. Mais cette fois, les Chiliens se servent de leur instrument improvisé pour dénoncer la dictature de Pinochet sans sortir dans la rue puisque toute forme de manifestation est sévèrement punie. Le régime impose également un couvre-feu sévère qui tue dans l'oeuf toute tentative de dénonciation publique. «Les citoyens risquaient les coups de matraque et pouvaient même être tués», explique José Del Poso.

Idée récupérée

C'est cette idée que les Québécois ont récupéré pour protester contre la loi spéciale mise en place par le gouvernement Charest et qui restreint le droit de manifester. «Beaucoup de gens qui manifestent aujourd'hui au Québec peuvent se comparer avec ceux qui étaient anti-Pinochet mais pas avec les anti-Allende», précise l'historien.

Même si le bruit métallique des chaudrons agace Carlos Leon puisque cela le replonge dans les souvenirs d'une période plutôt sombre de son pays, il comprend la colère de ceux qui s'arment de cuillères depuis plusieurs soirs.

Mais le septuagénaire tient à partager son indignation contre les casseurs et les autres manifestants masqués qui, selon lui, «s'infiltrent» parmi les étudiants et ceux qui les supportent. Il cautionne ainsi la volonté des autorités de serrer la vis contre ces malfaiteurs «qui croient détenir tous les droits» et qui pourraient bousiller un soulèvement populaire contre un gouvernement qu'il croit corrompu.

Des mouvements bruyants qui ont fait le tour du globe

Si c'est au Chili que les premières notes de casseroles ont été jouées dans les années 70, les pays voisins n'ont pas tardé à se mettre au diapason. Les cacerolazos ont été entendues en Bolivie, en Uruguay et aussi en Argentine, lors de la crise économique de 2001. Des pays européens comme l'Espagne et l'Irlande ont également vu leurs citoyens s'armer de chaudrons pour exprimer leur mécontentement.

Au Canada, les Acadiens orchestrent chaque année leur Grand Tintamarre le 15 août, anniversaire de leur déportation. Ils ont ainsi repris à leur compte la tradition du Moyen Âge qui consistait à faire du bruit dans la rue avec l'aide d'instruments improvisés pour célébrer un événement triste ou joyeux.

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