À l'école de maman

Annie Giguère enseigne à ses quatre filles :... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Annie Giguère enseigne à ses quatre filles : Marie-Lou, 14 ans, (ci-dessus) , Océane, 10 ans, Andréa et Claudy, 12 ans (de gauche à droite).

Le Soleil, Patrice Laroche

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) Alors que des dizaines de milliers d'élèves du primaire et du secondaire rentreront à l'école, en début de semaine, environ 2000 enfants québécois, dont une centaine dans la région métropolitaine de Québec, resteront à la maison. Leurs parents ont décidé de les éduquer à domicile, en suivant plus ou moins le programme du ministère de l'Éducation - ou en s'en fichant complètement. Coup d'oeil sur une rentrée pas comme les autres.

Les jumelles Tremblay ne sont jamais allées à l'école, mais mardi, elles ont hâte d'enfiler leur chemise blanche et leur jupe à carreaux pour leur première journée au secondaire.

Les six dernières années, pendant que leurs nouveaux camarades passaient leurs journées dans une classe au primaire, Andréa et Claudy, 12 ans, restaient avec leur mère dans une maison de Lévis bordée par une piste cyclable.

À l'heure où les autres élèves se mettaient en rang en entendant la cloche sonner, les jumelles avaient encore le droit de dormir. Parfois en pyjama, elles ouvraient leurs livres vers 9h, sur la table de cuisine où elles venaient de manger leurs toasts. Après une heure et demie ou deux, elles avaient passé à travers la matière du jour. Le reste de la journée était consacré à d'autres apprentissages et à des sorties. Ou à jouer.

Lundi, comme leur soeur aînée Marie-Lou, 14 ans, et des dizaines de milliers d'enfants québécois du primaire et du secondaire, Andréa et Claudy vont rentrer à l'école. Mais leur mère, Anne Giguère, 36 ans, ne sera pas toute seule : sa benjamine, Océane, 10 ans, restera avec elle à la maison.

Océane sera loin d'être la seule. Au Québec, environ de 2000 à 2500 enfants font l'école à domicile, selon l'estimation de Christine Brabant, chercheur de l'Université de Sherbrooke et spécialiste du sujet. Dans la région métropolitaine de Québec, c'est au moins une centaine d'enfants qui sont éduqués à la maison.

Ce choix reste marginal, mais il est tout à fait légal, ou presque (voir autre texte). L'expression école à la maison englobe tous les parents qui décident d'enseigner eux-mêmes à leurs enfants. Sauf qu'elle irrite plusieurs d'entre eux.

C'est que certains «parents-éducateurs» se réclament plutôt de «l'instruction libre», de «l'apprentissage par la vie» ou, en anglais, de l'unschooling (déscolarisation). Pour eux, le programme du ministère de l'Éducation tue la curiosité naturelle des enfants. Les parents doivent les laisser aller vers le savoir.

Entre l'instruction libre et la «vraie» école à la maison, les mères-éducatrices ne se situent pas tous au même endroit. Ces différences n'empêchent pas une cinquantaine d'entre elles, quelques papas et les enfants de se côtoyer chaque semaine par l'intermédiaire du Groupe d'école maison (GEM) de Québec.

Stéphanie Marcon, 40 ans, de Saint-Augustin, en fait partie, avec sa fille de huit ans et son garçon de cinq ans. Mercredi soir, Le Soleil l'a rencontrée dans un restaurant indien de l'avenue Maguire. Arrivées de Lévis à bord d'une Golf GTI orange, deux autres mamans du groupe sont venues nous rejoindre - Nathalie Fortin, dans la «quarantaine avancée», mère de deux garçons de sept et cinq ans, et Véronique Jacques, 32 ans, mère de deux garçons de six et huit ans et d'une fille de quatre ans.

Comme Annie Giguère, les trois femmes ne cadraient pas dans le portrait qu'on associe habituellement aux mères qui enseignent elles-mêmes à leurs enfants. «Tout le monde a l'image d'une famille hyper granola», dit Nathalie, qui assume son «look très bourgeois». «Mais la réalité, ce n'est vraiment pas ça.»

À l'abri de l'ordinaire

Avant d'avoir son premier fils, Nathalie était gestionnaire d'une concession chez Holt Renfrew. Une workaholic qui ne se voyait surtout pas mère au foyer, acceptant même d'être citée dans un article du Elle Québec sur les femmes qui ne veulent pas d'enfants.

La fermeture de l'entreprise pour laquelle elle travaillait et une grossesse imprévue ont déjoué ses plans. Nathalie est devenue professeure de yoga. Et, à force de s'intéresser à des idées alternatives, elle a eu envie de s'extirper de la routine metro-boulot-dodo et de mettre ses enfants à l'abri de l'école ordinaire, préférant même ne pas les inscrire à la commission scolaire.

Dans le GEM Québec, il y a des familles de toutes les classes sociales, des vertes et des moins vertes, des urbaines et des banlieusardes. Oui, le taux d'allaitement a été plus élevé qu'ailleurs et les enfants qui sont allés à la garderie sont rares. Les familles monoparentales sont moins fréquentes. La majorité des parents-éducateur sont des femmes dont les conjoints ont accepté qu'un salaire soit sacrifié. Sinon, «il n'y a pas de profil type», dit Stéphanie.

Ce qui unit d'abord les parents-éducateurs, poursuit Stéphanie, c'est la conviction qu'ils peuvent offrir une meilleure éducation à leurs enfants à la maison qu'à l'école.

«Enseigner le primaire à un enfant, il faut que tu partes de loin, très loin, pour ne pas être capable de faire ça», dit Annie. Pour elle, la transmission des connaissances n'occupe pas une place prépondérante dans la formation des professeurs. «Ce qu'ils apprennent surtout, dit-elle, c'est la gestion de classe.»

L'avantage de l'éducation à domicile, c'est que les enfants gagnent beaucoup de temps, disent les mères-éducatrices interrogées par Le Soleil. Les enfants peuvent aller à leur rythme et ne sont pas obligés d'attendre que le professeur avertisse les élèves indisciplinés avant de passer à autre chose, soulignent-elles.

«Ça passe plus vite parce qu'on est moins», résume le fils de Véronique, Étienne, huit ans, rencontré dans sa maison d'un nouveau quartier résidentiel de Lévis.

Chez eux, les enfants peuvent se laisser guider davantage par leurs intérêts, ce qui les incite à apprendre, soutient Véronique. «D'une certaine façon, j'enseigne à mes enfants à être des travailleurs autonomes, dit-elle. Des fois, quand ils ne comprennent pas, c'est parce qu'ils ne sont pas intéressés.»

En évitant la classe, les enfants peuvent s'inscrire à une foule de cours en arts, en musique, en sports, note Annie. Et ils peuvent multiplier les sorties avec le GEM Québec : musées de toutes sortes, plein air, centres de science. Autant d'activités qui s'insèrent dans l'éducation et leur permettent de socialiser avec d'autres enfants.

«La socialisation, les gens s'inquiètent toujours beaucoup de ça, dit Annie. Mais c'est pas parce que nos enfants ne vont pas à l'école qu'ils restent toujours collés à leurs parents. Ils font plein d'autres activités sociales.»

Claudy et Andréa disent qu'elles ne sont pas trop angoissées d'amorcer le secondaire entourées des visages inconnus. Au contraire, elles sont impatientes de monter dans l'autobus avec leur grande soeur Marie-Lou pour le Collège Dina-Bélanger, à Saint-Michel-de-Bellechasse.

Après 12 ans à la maison avec ses jumelles, Annie Giguère doit faire un certain deuil. «Ce n'est pas mon choix, dit-elle. Si c'était juste de moi, elles auraient encore cinq ans et elles auraient encore besoin de moi au quotidien.»

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