Trop de travailleurs québécois surqualifiés

Le Soleil

(Québec) Au Québec, près du tiers de tous les travailleurs québécois sont surdiplômés par rapport à l'emploi qu'ils occupent. Parmi les diplômés du cégep et de l'université, ce taux grimpe à plus de 40 %. Faut-il y voir un «gaspillage de ressources humaines»?

Martin a une maîtrise en histoire de l'art. Pourtant, aujourd'hui, il est à l'emploi d'une... institution financière. «En histoire de l'art, il n'y a pas beaucoup de possibilités d'emplois», explique celui qui préfère taire son vrai nom.

Pendant deux ans, le jeune homme a cherché un boulot dans son domaine, mais en vain. Pour payer le loyer, il est devenu agent au service à la clientèle d'une institution financière, un emploi qui requiert un diplôme de cinquième secondaire. «À ce moment-là, je me demandais vraiment pourquoi j'avais décidé d'étudier en histoire de l'art. Je me disais que j'aurais plutôt dû faire des études pour devenir électricien. J'étais vraiment découragé», lance-t-il.

Quelques mois plus tard, Martin a toutefois obtenu une promotion, en devenant formateur au service à la clientèle. Même s'il n'avait pas de baccalauréat en administration, comme le réclamait ce poste, sa formation a été reconnue. «Alors, je peux dire qu'indirectement, au moins, mes études m'ont servi», lance-t-il.

Au Québec, des milliers de travailleurs vivent une situation semblable, leur formation étant de loin supérieure ou non liée à leur boulot quotidien. Le phénomène touche 28 % de l'ensemble des travailleurs québécois, selon une étude réalisée en novembre par Bruno Hubert, étudiant à la maîtrise à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS), qui a travaillé en collaboration avec la Centrale des syndicats du Québec.

En recoupant des données de l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) et de Statistique Canada, l'étude démontre que ce phénomène est en croissance depuis une décennie, la proportion de travailleurs surdiplômés se chiffrant plutôt à 25 % en 2001.

La surqualification touche surtout ceux qui ont fait des études collégiales (44 %) ou qui ont un diplôme universitaire en poche (42 %). Les femmes, les gens âgés entre 25 et 39 ans et les immigrants sont les plus à risque d'être surqualifiés dans leur emploi.

«Il y a un décalage entre le nombre de diplômés et le nombre de postes qualifiés disponibles sur le marché du travail», observe Bruno Hubert. Au cours des dernières décennies, le nombre de diplômés universitaires a considérablement augmenté au Québec, mais le marché de l'emploi ne s'est pas adapté au même rythme. En 1976, 15 % de la population québécoise avait un baccalauréat en poche, comparativement à 32 % en 2007. Les détenteurs d'une maîtrise sont par ailleurs quatre fois plus nombreux qu'il y a 30 ans.

«Le nombre de diplômés augmente de plus en plus, et le marché du travail les absorbe de moins en moins», ajoute Mircea Vultur, professeur à l'INRS, qui a supervisé les travaux de Bruno Hubert.

Résultat : on assiste à un véritable «gaspillage de ressources humaines», lance M. Vultur, qui s'intéresse à la question depuis des années. «On investit dans des gens qui sont sous-utilisés au niveau des compétences et ç'a des effets pervers», affirme-t-il.

Celui-ci y voit un problème «d'équité générationnelle», puisque les diplômés universitaires surqualifiés gagnent en moyenne 12 % de moins que leurs homologues des générations précédentes, ajoute-t-il. Une étude de l'ISQ réalisée en 2008 démontre toutefois que les travailleurs surqualifiés sont généralement mieux rémunérés que leurs collègues qui occupent un même emploi, ce qui reste quand même en deçà du salaire moyen pour le niveau d'études qu'ils détiennent.

Un casse-tête à gérer

Les travailleurs surqualifiés représentent par ailleurs tout un casse-tête à gérer pour leurs employeurs, ajoute M. Vultur. Ces derniers «créent plus de problèmes à l'entreprise», puisqu'ils changent souvent d'emplois, sont moins motivés et plus à risque de s'absenter et de sombrer dans la dépression ou l'épuisement professionnel, explique-t-il.

La surqualification entraîne aussi une dévalorisation des diplômes, ajoute M. Vultur. «Davantage de gens ont la même formation, alors on va privilégier davantage l'expérience», explique-t-il. Faut-il alors remettre en question tout le discours encourageant la diplomation, afin de stimuler une économie du savoir? Tout à fait, répond Mircea Vultur. «C'est un discours à la mode qui n'a aucun support dans la réalité. Le discours sur la société du savoir doit être traité avec beaucoup de prudence. Le niveau de formation d'une population ne garantit pas nécessairement une croissance économique forte. L'Allemagne a le taux de diplômés le plus faible de l'Union européenne, et pourtant son économie est la plus forte», dit-il.

Pas de pénurie

Il met aussi de sérieux bémols sur tout le discours entourant la «pénurie de main-d'oeuvre qualifiée». «Il n'y a pas de pénurie de main-d'oeuvre. Il y a une inadéquation entre les qualifications offertes et les besoins du marché du travail. La société du savoir, c'est un discours à la mode, mais ça n'élimine pas les besoins en main-d'oeuvre non spécialisée. On a toujours besoin de préposés au service et de gens qui font le ménage. Il y a une très forte demande à ce niveau-là aussi», dit-il.

M. Vultur reconnaît que de manière générale, les bénéfices associés au niveau d'éducation d'une population sont très loin de se limiter à l'adéquation au marché du travail, permettant notamment une meilleur participation des citoyens à la vie démocratique. «L'éducation, c'est beaucoup plus que l'emploi, dit-il. Mais la diplomation à outrance, sans se soucier du marché du travail, est un gaspillage de ressources humaines. C'est un phénomène complexe, et il faut s'en préoccuper.»

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