Les modifications comprises dans la nouvelle orthographe restent modestes : elles ne touchent qu'environ 2000 mots sur les 60 000 que compte la langue française. Ces rectifications - qui ont été approuvées en 1990 par l'Académie française - ont reçu le feu vert de l'Office québécois de la langue française (OQLF), il y a déjà cinq ans. Selon ces nouvelles règles, il est tout à fait correct d'écrire boite, traitre ou gout dépourvus de leur traditionnel accent circonflexe.
La nouvelle orthographe est enseignée dans les écoles françaises depuis l'automne 2007. En Belgique et en Suisse, depuis déjà quelques années. De ce côté-ci de l'Atlantique, le Québec vient de se faire dépasser par l'Alberta et la Saskatchewan, où le ministère de l'Éducation demande à ses profs de français d'enseigner les rectifications dès l'automne, tout en continuant d'accepter l'orthographe traditionnelle.
Au Québec, depuis quelques années, le ministère de l'Éducation demande à ses correcteurs d'accepter la nouvelle orthographe dans les épreuves uniformes de français. Mais aucune directive semblable n'a été donnée aux enseignants et les modifications ne sont pas incluses dans les nouveaux programmes de français, indique Stéphanie Tremblay, porte-parole au ministère de l'Éducation.
Une situation que déplore Suzanne Richard, présidente de l'Association québécoise des professeurs de français (AQPF). «C'est la confusion. Je ne comprends pas pourquoi le ministère n'arrive pas à se positionner clairement. Qu'est-ce qu'on attend?» lance-t-elle.
Il est impossible de dire combien de professeurs enseignent la nouvelle orthographe au Québec, ajoute-t-elle. «Je sais qu'il y a des profs qui l'enseignent, mais d'autres non. Certains n'en ont même jamais entendu parler!»
Résultat : dans les classes, la confusion règne. La mère d'un élève de cinquième année a raconté hier au Soleil que son fils a été pénalisé lors d'un exercice parce qu'il avait écrit igloos plutôt qu'iglous, comme le permet maintenant la nouvelle orthographe. L'OQLF, de même que l'Académie française, considère plutôt que les deux versions doivent être acceptées.
Plus facile
La nouvelle orthographe doit avoir sa place à l'école, puisqu'elle faciliterait la vie des élèves, poursuit Mme Richard. «Elle leur permettrait de maîtriser plus rapidement la langue française, puisqu'on élimine des exceptions qui n'ont plus leur raison d'être, dit-elle. Est-ce qu'on doit absolument se casser la tête pour apprendre le français?» Une fois les règles orthographiques simplifiées, les profs auraient davantage de temps à consacrer à l'enseignement de la grammaire, ajoute-t-elle.
Même son de cloche de la part de Chantal Contant, linguiste et chargée de cours à l'UQAM qui est aussi cofondatrice du Groupe québécois pour la modernisation de la langue française.
«En Italie, un élève de 10 ans est capable d'écrire une lettre à sa grand-mère sans faire de fautes. Nos ados en sont incapables. Ce n'est pas qu'ils sont moins intelligents, c'est que la langue française est plus complexe. Ce n'est pas du nivellement par le bas de vouloir la rendre plus logique», plaide-t-elle.
Pas l'unanimité
Si le ministère de l'Éducation hésite à trancher, c'est peut-être parce que la nouvelle orthographe ne fait pas encore l'unanimité, malgré plusieurs recommandations favorables. L'auteure du Multidictionnaire de la langue française, la linguiste Marie-Éva de Villers, n'est pas convaincue du bien-fondé de toutes les rectifications. Elle s'oppose à l'enseignement de la nouvelle orthographe en classe.
«Ces modifications peuvent créer énormément de confusion et d'incertitude chez les élèves, les enseignants et les parents», dit-elle. En voulant simplifier, on a aussi introduit de nouvelles irrégularités, fait remarquer Mme de Villers. Vanupied, par exemple, perd ses traits d'union alors qu'arc-en-ciel les conserve. «Enseigner les rectifications en classe ne ferait qu'ajouter à la complexité de la tâche», dit-elle.
En l'absence de directives claires venant du ministère, l'orthographe renouvelée risque de faire son chemin dans les classes par la bande, selon la volonté de chaque enseignant. Les plus jeunes pourraient être davantage sensibilisés à ces nouvelles façons d'écrire. Mais même à l'université, dans les programmes de formation en enseignement, le portrait est très inégal, affirme la présidente de l'AQPF.
Suzanne Chartrand, didacticienne du français à l'Université Laval, serait l'une des rares à imposer la nouvelle orthographe à ses étudiants en éducation, qui doivent rédiger leurs travaux en tenant compte des rectifications. «Les étudiants auront ensuite le choix de décider s'ils veulent les enseigner ou non. Mais un élève ne devrait pas être pénalisé parce qu'il utilise les nouvelles graphies», affirme-t-elle, déplorant que le Québec soit le seul à faire bande à part.
Pour plus?d'information : www.nouvelleorthographe.info
À suivre dimanche : la nouvelle orthographe dans la vie de tous les jours