Rapport dévastateur sur l'accident de 1907

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Cette photo a été prise le lendemain de la catastrophe. On y constate que seul le pilier était resté debout.

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(Québec) L'accident de 1907 avait forcé à revoir en profondeur les plans du pont de Québec. Le rapport d'enquête avait été dévastateur : mauvaise évaluation du poids du métal, manque de compétence des ingénieurs, mauvaise surveillance de chantier, ratés dans le processus d'appel d'offres, ratés de communications, etc.

Le jour de l'effondrement de la travée sud (29 août), le chargé de chantier à Québec, M. Norman McLure, est à New York pour faire le point avec le concepteur du pont, M. Theodore Cooper.

D'inquiétantes courbures de métal avaient été constatées sur la structure.

Cooper, qui n'avait jamais pris la peine de venir surveiller les travaux à Québec en prétextant des ennuis de santé, comprend alors que ça ne va plus.

Il ordonne alors de cesser immé­diatement d'ajouter du poids sur le pont et envoie un télégramme à cet effet au bureau chef de la Phoenix Bridge Cie (Pennsylvanie), maître d'oeuvre du chantier. Il est alors 13h13.

Le destinataire ne trouvera le message que quelques heures plus tard et n'y donnera pas suite, n'ayant pas perçu que la situation est critique. Le télégramme ne parlait pas d'un danger immédiat et il croyait que de toute façon, les travaux étaient déjà arrêtés.

McLure, qui devait envoyer un télégramme à Québec pour transmettre l'ordre de Cooper, négligea de le faire, pensant lui aussi que les travaux étaient interrompus pendant son absence.

Le ciel s'écroule à la fin de l'après-midi.

Quelque 200 ouvriers terminent alors leur quart de travail, dont 117 sur la structure sud du pont, celle du côté nord n'étant pas encore commencée.

À 17h30, une locomotive et deux wagons chargés de 90 tonnes de métal sont engagés sur le pont.

Lorsque le tablier bascule, le convoi plongera dans le vide avec les trois employés à bord. Un seul survivra.

Le 31 août 1907, la travée sud s'écrase, l'ingénieur en... (Bibliothèque et Archives Canada C-009766) - image 2.0

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Le 31 août 1907, la travée sud s'écrase, l'ingénieur en chef ayant négligé de refaire ses calculs de poids lorsqu'il a allongé la portée du pont.

Bibliothèque et Archives Canada C-009766

Les témoignages de ce qui suit, rapportés par les journaux et repris par Michel L'Hébreux, donnent froid dans le dos :

«Un amas de pièces d'acier tordues... dans un fouillis inextricable formant un chaos sans nom d'où s'élèvent des cris de désespoir, des appels déchirants, des râles d'agonie».

«... des loques sanglantes qui pendent lamentablement au bout de pièces d'acier tordues... Les autres sont disparus, noyés dans le fleuve ou broyés sous l'amoncellement de débris».

La marée est basse au moment de l'accident, mais lorsqu'elle remonte et recouvre en partie les débris, plusieurs ouvriers y sont toujours emprisonnés et mourront noyés.

Des médecins, des curés et des centaines de curieux accourent. On couvre les corps ou ce qui en reste de toile.

Dans les jours qui suivent, des veuves attendent sur le seuil de leur maison l'arrivée des dépouilles.

Le lendemain du drame, les tramways de Lévis transportent 8000 curieux vers les lieux du drame, la plus grande journée d'affluence de leur histoire.

Il y en aura pour des jours à fouiller les décombres. Plusieurs familles et entreprises offrent des récompenses pour des corps retrouvés.

On dénombrera 76 victimes, dont plus d'une cinquantaine écrasées par la structure ; les autres s'étant noyées. La plus jeune victime a 14 ans ; la plus âgée, 48 ans.

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«Le pont de Québec, c'est ma légende, mon honneur. Ça promettait d'être une grosse journée... Mes parents avaient tenté de me dissuader d'aller travailler, mais comme j'avais besoin d'argent pour me marier... Je suis parti de chez nous à minuit sur ma bicyclette et j'ai roulé jusqu'au pont de Québec... D'en haut je reconnaissais mes compagnons sur la travée. J'étais assis sur la vis de sûreté et je regardais en bas... Il y avait des maudits fous qui passaient en bateau. Tous les navires jouaient de la sirène et sur les rives c'était le délire. Les gens criaient, chantaient, applaudissaient. Perdaient la tête...»

Entrevue d'Honoré Doré de Cap-Rouge, survivant, au journal La Presse (13 février 1965)

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Les journaux de l'époque racontent des histoires de sauvetage sur le fleuve et d'ouvriers qui ont échappé par hasard ou par intuition à l'accident.

Un gardien du pont avait remarqué qu'une fêlure s'élargissait vers le milieu du pont et en avait prévenu des travailleurs. Il avait préféré ne pas entrer au travail cet après-midi-là, craignant un accident.

D'autres travailleurs sont aussi restés à la maison à cause des forts vents qui les mettaient à risque, croyaient-ils.

Plusieurs familles intenteront des poursuites qui, pour la plupart, se règleront par des ententes.

À peine quelques jours après l'accident, une commission d'enquête tiendra ses premières auditions le 9 septembre au palais de justice de Québec. Plusieurs d'une quarantaine de témoins y seront entendus.

La commission publiera son rapport le 10 mars 1908, à peine six mois après l'événement.

Pareille enquête prendrait aujourd'hui des années à mettre en place et à aboutir avec les avocasseries, délais et dépassements de coûts devenus la norme.

Le niveau de l'eau du fleuve ayant baissé... (BANQ, P546,D6,P73 / Fonds Fred C. Wurtele) - image 3.0

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Le niveau de l'eau du fleuve ayant baissé d'environ un mètre au cours du dernier siècle, des débris de la vieille structure sont aujourd'hui visibles sur la rive sud à marée basse.

BANQ, P546,D6,P73 / Fonds Fred C. Wurtele

Il faudra deux années pour récupérer les débris de métal. Le contrat aux entrepreneurs était de récupérer ce qui émergeait de l'eau à marée basse.

Lorsque l'accident s'est produit, le métal nécessaire à réaliser les travaux avait déjà été livré à Québec.

Après révision des plans, ce métal ne pourra plus servir pour le pont de Québec, mais sera utilisé pour d'autres structures, notamment à Thetford Mines pour un pont de la mine Bell.

UN PÉCHÉ D'ÉGO

Au-delà des lacunes décrites par la commission d'enquête, l'historien Michel L'Hébreux estime que la cause première de la chute du pont de Québec en 1907 a été «l'ego» de ses concepteurs.

Lorsqu'il entre en scène, Theodore Cooper revoit les plans provisoires qu'on lui a confiés. Il veut battre le record de portée du Firth of Forth Bridge en Écosse, dont est inspiré le pont de Québec.

Il va donc écarter les piliers et rallonger la portée entre les supports cantilever du pont de Québec, qui aura au final 90 pieds de plus que le grand frère Écossais.

L'écart entre les piliers du pont de Québec... (Archives Le Soleil) - image 5.0

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L'écart entre les piliers du pont de Québec était du jamais vu.

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La Compagnie du pont de Québec lui donne le feu vert, «fière» de s'attaquer au record. La Ville de Québec y voit de son côté une occasion de «renommée internationale».

«L'ego était partagé», perçoit M. L'Hébreux. Cela aide peut-être à expliquer l'empressement à accepter les plans de M. Cooper malgré que celui-ci ait omis de refaire les calculs de poids du métal. Petit «détail».

Après la chute, la rumeur se répand que la circulation maritime entre Québec et Montréal devra être interrompue pendant une longue période.

On craint qu'il n'y ait plus assez d'eau libre pour passer par-­dessus les débris de métal. L'inquiétude n'est cependant pas fondée et la circulation sera rapidement rétablie.

 




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