La rage au bras

Alain Goyer aurait toutes les raisons du monde... (Fournie par Alain Goyer)

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Alain Goyer aurait toutes les raisons du monde d'être perpétuellement en calvaire. Au lieu de cela, il injecte sa colère dans son bras droit.

Fournie par Alain Goyer

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Au Gym V.I.P. de L'Assomption, les gars aiment comparer leur force. Un jour, un des clients a défié l'entraîneur-chef, Alain Goyer, au bras de fer, convaincu de le planter.

Ils sont allés dans son bureau, ont posé leurs coudes face à face, et Goyer, un homme de 42 ans aux biceps gros comme des cantaloups, a pulvérisé son rival.

La rumeur s'est répandue au gym, et une vingtaine d'autres clients ont «essayé» l'entraîneur. Ils sont tous repartis l'égo en compote.

L'un d'eux lui a suggéré de faire de la compétition. Un mois plus tard, Goyer remportait son premier championnat provincial de bras de fer à Saint-Jean-sur-Richelieu, dans la catégorie des hommes droitiers de 155 à 176 lb.

Il est indétrônable depuis au Québec, a remporté le championnat canadien en 2017 et ambitionne maintenant de décrocher un titre mondial en septembre à Budapest, en Hongrie*.  

Comme quoi il y a des vertus à la colère. 

La colère? Dans les dernières années, Alain Goyer aurait eu toutes les raisons du monde d'être perpétuellement en calvaire. 

Il y a six ans, la mère de ses quatre enfants a laissé sa famille en plan. Accroc au crack et aux mauvaises fréquentations qui vont avec, elle a contraint Alain à abandonner un lucratif poste de représentant qu'il adorait pour élever seul ses deux gars et ses deux filles. Il s'est résigné à un salaire plus modeste et a du travailler fort, notamment dans la construction, pour faire vivre son clan.

Mais c'était la seule option. Sinon, la DPJ allait confier ses enfants à une famille d'accueil, m'a-t-il expliqué. 

Au quotidien, Alain essaie de ne pas se laisser envahir par la frustration. Mais lorsqu'il tire au poignet, il ouvre le barrage et replonge dans la douleur de l'abandon.

«Quand je pense à ça, dit-il, l'adrénaline vient en moi naturellement. Je vois la personne face à moi [à la table de bras de fer] et c'est comme si elle était responsable de mes problèmes. C'est épouvantable la force que je gagne d'un coup.»   

****

La colère, comme Alain Goyer peut en témoigner, est une émotion ambigüe. Clairement, les humains ressentent la joie positivement et la tristesse négativement. Mais la colère?

Elle est capable du pire quand elle se transpose en agression. C'est-à-dire quand on vise intentionnellement à blesser quelqu'un d'autre - de la simple insulte aux plus graves infractions prévues au Code criminel comme l'agression sexuelle, le meurtre ou le terrorisme.

Or, la colère peut aussi être canalisée à bon escient et devenir un puissant motivateur. La recherche en psychologie a en effet montré qu'elle peut nous pousser à atteindre nos buts lorsqu'elle se transforme en une énergie «positive». 

Freud appelait ça la «sublimation», un mécanisme de défense par lequel on redirige nos pulsions agressives loin de leur «but destructeur original» vers une activité plus valable socialement, que soit l'art, le sport, le travail ou le bénévolat.

Alain Goyer, lui, injecte sa colère dans son bras droit. Il dit qu'il a toujours eu un talent naturel pour le bras de fer (à 9 ans, il battait déjà les pères de ses amis). Mais sa capacité de faire monter la rage lui donne ce surplus d'ardeur qui fait chavirer les poignets. 

Dans les vidéos de compétition, on le voit fusiller ses rivaux du regard, prêt à les anéantir. Dans a tête, il fait parfois aussi remonter des flashs de l'intimidation et du racisme qu'il a subi à l'école primaire et secondaire.

«Mais s'il y a une chose qui vient me chercher, c'est les enfants, dit-il. Ça me pogne par les sentiments. Quand je fais juste penser que la mère de mes enfants les a abandonnés pour la drogue, ça me met hors de moi.»

Il y a quelques semaines encore, une de ses filles pleurait sa mère. Elle ne l'a pas vue depuis quatre ans, dit Alain. Les compétitions de bras de fer aujourd'hui, comme la boxe, le football ou la musculation à une autre époque, lui permettent de sublimer cette colère. 

Freud disait que la sublimation est le mécanisme de défense psychologique le plus mature. Et la célèbre Grant Study - la plus longue étude sur le développement adulte masculin jamais menée - a montré que les hommes qui réussissaient à sublimer leurs infortunes menaient une vie en général plus heureuse que les autres.

On dit souvent qu'il ne faut pas tourner le fer dans la plaie. Mais ce n'est peut-être pas toujours vrai, finalement - en tout cas, pas pour le bras de fer.

* Pour l'aider à financer son périple aux Mondiaux de bras de fer à Budapest, Alain Goyer a démarré une campagne sur le site de financement participatif Gofundme.  




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