Une prière pour les solitaires

En plus de ses dents décolorées par des... (Photothèque Le Soleil)

Agrandir

En plus de ses dents décolorées par des traitements sous oxygène, Peyton James était roux, ce qui lui a attiré beaucoup de moqueries et de solitude. Ne pouvant plus vivre avec ces railleries, il s'est pendu à l'âge de 13 ans.

Photothèque Le Soleil

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Peyton James avait les dents jaunes. Né prématurément, il a passé trois semaines sous oxygène pur à l'hôpital, ce qui a décoloré l'émail de ses dents.

Les moqueries ont commencé en deuxième année. «Tu te brosses pas les dents? Pourquoi tes dents sont toujours sales?»

En plus, «il était roux, il avait des lunettes, il n'était pas athlétique, il était ce que plusieurs enfants considèrent comme un nerd, il était un peu bizarre et n'avait pas beaucoup d'amis. Alors, il s'est fait intimider. Énormément», m'a raconté au téléphone sa mère, Jacki James.  

Peyton a été un souffre-douleur jusqu'à l'adolescence, peu importe la ville du Texas où ses parents déménageaient.  

Le 8 octobre 2014, en revenant de l'école après une autre journée de railleries, il s'est enfermé dans sa chambre et s'est pendu au ventilateur du plafond. Il est mort cinq jours plus tard à l'hôpital. Il avait 13 ans.

***

Cette semaine, j'ai vu la photo de Peyton sur le profil Facebook d'Alexandre Bissonnette, le suspect de l'attentat de la mosquée de Sainte-Foy.

Bissonnette avait «liké» la page Kindness Matters (la gentillesse est importante), une campagne lancée par la mère de Peyton pour promouvoir la gentillesse et changer la manière dont les gens interagissent les uns envers autres. 

C'est peut-être un détail insignifiant, et je ne le relève certainement pas pour vous convaincre que Bissonnette mérite notre sympathie ou excuser le carnage dont il est accusé.

Mais c'est un détail qui recoupe tous les témoignages montrant que cet homme frêle et introverti a été rejeté et victime d'intimidation pendant presque toute sa scolarité.

Dans l'histoire de Peyton James et la campagne Kindness Matters, Bissonnette a peut-être vu un message qu'il aurait aimé qu'on entende, du moins avant de devenir ce fanatique qui a semé la mort à la grande mosquée de Sainte-Foy. 

Et le message de la campagne en mémoire de Peyton James, c'est «soyez gentils envers les autres, particulièrement les plus fragiles». 

Ce n'est pas de la pitié, mais un fait : le rejet et l'intimidation sont des facteurs de risque établis parmi les tireurs de masse. Adam Lanza (Sandy Hook), Seung-Hui Cho (Virginia Tech), Elliot O. Rodger (Islav Vista) et David Ali Sonboly (Munich), pour nommer quelques exemples, étaient tous des «rejets» intimidés. 

Il y a bien sûr d'autres facteurs de risque, comme la maladie mentale ou les familles dysfonctionnelles. Mais à force de focaliser sur les individus ou leurs parents, on oublie que les citoyens comme vous et moi ont aussi un rôle à jouer pour prévenir l'éclosion des tireurs de masse. 

Après la tuerie de Virginia Tech, qui a fait 33 morts, des étudiants avaient lancé sur les réseaux sociaux un slogan qui résume peut-être bien ce rôle : «Reach to the loners» (rejoignez les solitaires). 

L'isolement social, on le sait tous intuitivement, entraîne beaucoup de souffrance. L'évolution a programmé les humains pour qu'ils aient besoin de leurs semblables (ensemble, on a plus de chances de survivre). On est câblés pour socialiser, et quand on est exclus de la tribu, ça fait très mal.  

Parfois, l'isolement social devient tellement insoutenable que les gens s'enlèvent la vie. Peyton James a atteint ce point de non-retour. «Il avait l'impression que ça ne finirait jamais», dit sa mère.  

Dans d'autres cas, la souffrance se purge par la violence. Elle ne cible pas forcément les bourreaux, mais parfois un substitut sur lequel la haine s'agglutine après un endoctrinement ou un lavage autonome de cerveau. 

Bissonnette a ciblé les musulmans. On ignore encore pourquoi il les abhorrait au point de fusiller des innocents. On sait toutefois que le climat politique américain d'hostilité envers eux a joué un rôle dans son passage à l'acte, a indiqué une source policière au courant de l'enquête à La Presse cette semaine.

On découvrira durant son procès dans quel genre de spirale paranoïaque il s'est laissé emporter pour massacrer six hommes venus prier Allah. 

Mais pour que ce genre de tragédie ne se reproduise plus, il faut peut-être revenir loin en arrière dans la vie de Bissonnette et se demander ce qu'on aurait pu faire autrement. 

J'ose poser cette question : s'il était tombé sur des gens plus gentils durant son enfance et son adolescence, est-ce qu'on aurait vu ses tristes selfies partout dans le monde?

Peut-être que ça n'aurait rien changé. Mais il suffit parfois de croiser des gens bons sur son chemin pour retrouver foi en l'humanité. 

Cette semaine, les lecteurs du Soleil ont été nombreux à réagir au témoignage d'un ancien camarade de classe de Bissonnette. «Je l'ai intimidé. On l'a tous fait. On l'a créé, ce monstre-là», a-t-il confié à ma collègue Annie Mathieu. 

Sur notre page Facebook, Myriam Aubert, de Trois-Rivières, a écrit : «J'ai été intimidée beaucoup plus souvent qu'à mon tour dans ma vie et honnêtement, je ne sais pas ce dont j'aurais pu être capable si je n'avais pas fait certains choix et certaines rencontres. On peut marcher longtemps sur la clôture avant de choisir de quel côté on veut vivre, mais des fois, on tombe d'un côté où l'on ne peut que s'enfoncer. C'est facile de répondre à la haine par la haine, mais si vous voulez que ça change, que ça arrête, il faut apprendre à faire quelque chose de difficile et d'extraordinaire : répondre à la haine... par l'amour!»

***

Bien d'accord. Mais on fait comment? Pour vous, les jeunes qui vont à l'école (ou leurs parents), Jacki James, la mère de Peyton - qui est aussi enseignante au secondaire - encourage les simples gestes de bonté. 

Le midi, par exemple, assurez-vous que personne ne dîne seul. Repérez les solitaires, et dites-leur : «hey, viens manger avec nous!»

Sur les réseaux sociaux, écrivez un message positif à un ami, ne faites pas juste aimer ses commentaires, écrivez-lui pourquoi vous l'appréciez. 

Quand j'étais jeune, les moins populaires de la classe n'étaient pas aux partys de fête. J'imagine que ç'a n'a pas changé. Alors invitez-les donc en premier.

Vous êtes maintenant diplômé, vous avez un travail et tout? Ne restez pas non plus les bras croisés. Prenez le temps de parler aux collègues introvertis ou même un peu bizarres. Prenez de leurs nouvelles à la machine à café. Insistez pour qu'ils viennent prendre une bière ou qu'ils participent à l'activité du club social. 

Comme voisin, vous avez aussi un devoir de gentillesse. Jasez avec vos voisins isolés. Aidez-les à pelleter. Faites une saucisse de plus à votre prochain barbecue. 

Et si vous faites partie de la majorité blanche à Québec, commencez donc à jaser avec les musulmans de votre quartier. Vous allez découvrir qu'ils ne se résument pas à une religion. Parlez bouffe, sport, livres, spectacles, actualité. Qui sait, vous allez peut-être même vous faire un nouvel ami. 

Tout ça prend bien sûr du courage. Le courage de la gentillesse. Celui qu'il faudra rassembler quand la vague de solidarité ne sera plus que de l'écume. Celui dont il faudra faire preuve pour s'ouvrir vraiment aux musulmans, mais aussi aux exclus, qui songent peut-être à s'enlever la vie ou à semer la mort dans une mosquée.

Si je n'étais pas athée, j'aurais prié deux fois cette semaine. Pour les victimes et pour les solitaires.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer