La stupidité naturelle

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L'intelligence ne nous prémunit en rien contre l'irrationalité. Les gens qui ont un Q.I. plus élevé y seraient même plus disposés, selon une étude.

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / «Steve est très timide et réservé, toujours prêt à rendre service, mais sans vraiment s'intéresser aux gens ou à la réalité. Personnalité docile et méticuleuse, il a besoin d'ordre et de structure, et se passionne pour les détails.»

Steve est-il plus susceptible de devenir :

A) Bibliothécaire?

B) Agriculteur?

Je ne vous donne pas la réponse tout de suite, sauf que je peux vous dire que vous êtes sans doute très intelligent, mais pas très rationnel, si vous vous êtes trompés.

En attendant, voyons si je peux deviner ce qui s'est passé dans votre tête...

Vous vous êtes fait une image mentale du bibliothécaire et de l'agriculteur typiques, et vous avez comparé la description de Steve avec cette image. Laquelle lui ressemble le plus?

«Timide», «réservé», «prêt à rendre service», «docile», «méticuleux», «ordre», «structure», «détails». Allez... ce gars-là est prédestiné à une brillante carrière en bibliothéconomie!

Mais attendez. Avez-vous pensé un instant au fait qu'il y a beaucoup plus d'agriculteurs que de bibliothécaires sur le marché du travail?

Si je vous avais juste demandé s'il y a plus d'agriculteurs au Québec que de bibliothécaires, vous auriez sûrement penché pour les premiers.

Et vous auriez eu raison. Au Québec, il y a environ 89 fois plus d'agriculteurs que de bibliothécaires.

Logiquement, vous trouverez donc davantage de personnalités «dociles et méticuleuse» dans les champs que derrière un comptoir de bibliothèque.

Bref, la bonne réponse, vous vous en doutez maintenant, est «agriculteur».

Mais en lisant la description de Steve au départ, vos méninges ont oublié de se questionner en termes de probabilité et se sont automatiquement concentrées sur la ressemblance du gars avec l'image typique des deux métiers.

Bravo, si vous avez eu la bonne réponse. Vous n'êtes pas plus intelligents que les autres, mais sûrement plus rationnels, c'est-à-dire que vous recourez davantage à la logique qu'à votre intuition.

Pour ceux qui ont choisi la mauvaise réponse, ce n'est pas votre faute, la majorité des gens - moi compris - se trompent, même les statisticiens.

***

J'ai tiré la «question de Steve» d'un livre du psychologue cognitif et prix Nobel d'économie Daniel Kahneman. C'est un bouquin que tout le monde devrait lire pour apprendre à se méfier du «gros bon sens»; vous savez, celui que les gens invoquent quand ils sont à court d'arguments.

Le livre porte un titre austère en français - Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée. Mais il se lit très bien et c'est un des rares tas de feuilles qui devrait vraiment vous aider à prendre de meilleures décisions concernant votre avenir ou celui des autres.

Chaque jour, il faut trancher de petits et de grands dilemmes : est-ce que je sors ce soir? Skie demain? Commande des sushis? Prends le bus ou la voiture? Achète de la bière ou du vin? Me couche tôt ou tard? Rénove ma cuisine? Achète un animal de compagnie? Déménage? Vote pour ce parti? Me marie? Ai des enfants? Prends ma retraite?

S'il fallait peser le pour et le contre pour chacune de ces questions, nous dit le psychologue, on n'en finirait plus. C'est pourquoi l'intuition est si pratique. 

Mais pour les choix cruciaux, étrangement, on se fie aussi à notre petit doigt - et les conséquences peuvent être désastreuses. On dépasse de plusieurs milliers de dollars notre budget de rénos. On abandonne nos animaux de compagnie après quelques mois. On divorce avec de jeunes enfants. On élit des incompétents.  

À partir des années 70, Kahneman et son défunt collègue et compatriote israélien Amos Tversky ont mené une série d'expériences simples, mais incroyablement efficaces, qui ont démontré à quel point nos intuitions n'étaient pas fiables.

Le duo et leurs héritiers ont découvert une longue liste de «biais cognitifs» qui affectent notre jugement sans qu'on s'en rende compte. Pire, des trucs aussi insignifiants que la météo, le temps écoulé depuis le dernier repas et notre humeur du moment peuvent avoir une incidence sur nos décisions. 

Bien sûr, on peut juste se baser sur une quantité limitée de faits, de chiffres ou d'expériences avant de prendre une décision. Mais fréquemment, on ne se donne pas la peine de collecter l'information et de l'analyser froidement. Non, on fait confiance à notre pif... 

L'intelligence ne nous prémunit en rien contre l'irrationalité. Les gens qui ont un Q.I. plus élevé y seraient même plus disposés, selon une étude. 

Ces temps-ci, on entend beaucoup parler du «Big Data» (données massives), qui consiste à recueillir d'énormes quantités de données avant de décider. Kahneman et Tversky sont une des plus grandes influences intellectuelles derrière ce mouvement.  

D'ailleurs, Tversky s'est déjà fait demander si les recherches qu'il a menées avec Kahneman pouvaient être appliquées à l'intelligence artificielle. 

Non, a-t-il répondu, «nous étudions la stupidité naturelle».

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