Les besoins élastiques

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Quand nos revenus augmentent, on se met à se comparer à des voisins, des collègues, des amis plus friqués, et nous aussi on veut ce qu'ils ont.

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / «Va peut-être falloir que vous l'achetiez?» m'a suggéré la bibliothécaire avec un sourire en coin. «Il y a 855 personnes qui l'ont réservé avant vous.»

J'étais à la bibliothèque Gabrielle-Roy, la plus grande de Québec, et la dame parlait du livre En as-tu vraiment besoin? de Pierre-Yves McSween. 

Dans ce best-seller à la jaquette noir et blanc, qui trône au sommet du palmarès Renaud-Bray, le comptable montréalais passe au tordeur une quarantaine de postes budgétaires et tente de nous convaincre qu'on gère très mal notre pognon.

Vu l'étonnant succès du livre, j'imagine que les Québécois, «ces analphabètes fonctionnels en matière de finances personnelles», étaient mûrs pour se faire rentrer dedans.

Ça fait pourtant des années qu'on se fait dire qu'on est surendettés. Mais à en juger par le déferlement d'articles que je lis ou qu'on m'envoie ces temps-ci sur la surconsommation, j'ai l'impression qu'on assiste à une sorte de réveil collectif, et c'est peut-être en partie grâce à l'échevelé compagnon de micro de Paul Arcand.

Non, mais quand l'auteur le plus lu au Québec est un comptable, c'est clair : il se passe quelque chose.

Pour tout vous dire, j'ai acheté le bouquin cet automne. Une collègue m'a dit lundi qu'il y avait plus de 800 personnes qui attendaient de l'emprunter à la biblio, et j'ai voulu vérifier moi-même. La bibliothécaire m'a dit que le réseau disposait de plus d'une centaine d'exemplaires. Il y avait le même genre d'engouement pour Cinquante nuances de Grey, m'a-t-elle dit. 

J'ai été secoué par le livre de McSween. Pour peser le pour et le contre de ce que je fiche avec mon argent, je n'ai jamais croisé d'auteur aussi efficacement cinglant.

Pierre-Yves McSween, auteur du livre En as-tu vraiment... (Photothèque Le Soleil) - image 2.0

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Pierre-Yves McSween, auteur du livre En as-tu vraiment besoin?

Photothèque Le Soleil

Sauf que je doute de l'efficacité de la grande question du livre. Celle sur la couverture, devant chaque chapitre, inscrite sur la petite enveloppe de carte de crédit/débit laissée en souvenir après les 368 pages : «En as-tu vraiment besoin?»

Quand on y pense, de quoi a-t-on vraiment besoin? D'assez d'eau et de nourriture pour faire fonctionner notre corps. D'un toit pour se protéger du froid et être en sécurité. De quelques vêtements pour ne pas se promener à poil.

Et si on vit en plus dans un pays qui n'est pas en guerre, nous assure des droits et des libertés fondamentales, et nous offre des soins de santé universels, on n'a pas besoin de grand-chose de plus. 

Il y a quelques années, j'avais interviewé une famille birmane arrivée depuis six mois à Québec. Ses sept membres s'entassaient dans un trois et demi. Par rapport au camp de réfugiés - où ils habitaient dans un taudis avec un toit recouvert de feuillage et une bâche trouée pour la pluie -, leur appart de Vanier leur semblait un paradis. 

Mais bon, pour un Québécois qui gagne assez pour s'extirper de la pauvreté, il y a plus à espérer d'un chèque de paie que de combler ses besoins de base. Et ce que les gens de la classe moyenne - et les riches - veulent s'offrir, c'est du confort. 

Le confort, c'est le surplus de bien-être que nous apporte un bien ou un service. Un char, une maison avec une grande cour, un téléphone intelligent, des fringues à la mode, des cours de yoga, un yacht, un comptable, tout ça, c'est du confort.

Alors, quand on dit «j'en ai vraiment besoin», c'est presque toujours relatif. Les besoins sont très élastiques : plus on a de l'argent, plus on a de besoins. Ou comme l'écrit McSween : «Il n'y a pas de limite au désir de consommation, il n'y a qu'une limite au portefeuille.»

Vous avez sûrement déjà remarqué cette élasticité vous-mêmes, et des scientifiques l'ont confirmée maintes fois. Nos aspirations grimpent en même temps que notre salaire. Si bien que ce qu'on considérait autrefois comme un luxe devient une nécessité.

L'humain étant une bête sociale, on ne fait pas ça tout seul. Quand nos revenus augmentent, on se met à se comparer à des voisins, à des collègues, à des amis plus friqués, et nous aussi on veut ce qu'ils ont, bon.

Quand ça m'arrive, j'essaie de me souvenir de cette citation d'un courtier de Wall Street grassement payé, qui a confié au journaliste financier Michael Lewis : «Tu ne deviens pas riche dans cette business. Tu atteins juste d'autres niveaux de pauvreté relative.»

Bref, difficile de trancher entre un vrai et un faux besoin. 

McSween martèle qu'il faut se garder une marge de manoeuvre financière. Comme ça, on ne se retrouve pas dans la merde en cas d'imprévu, on garde du lousse quand on grisonne et on ne se laisse pas emporter par la «spirale de l'endettement». 

Mais personne ne veut tout sacrifier pour l'avenir. On veut «profiter de la vie» tout de suite. Alors, qu'est-ce qu'on fait en attendant?  

J'ajouterais trois mots à la fin de la question de l'auteur : «Est-ce que j'en ai vraiment besoin pour être heureux?» 

L'argent n'est pas une fin, c'est un moyen pour être heureux. Mais pour l'être durablement, il faut garder en tête deux personnes : celle que vous êtes au présent et celle que vous serez dans l'avenir.

Si j'achète un nouveau mobilier de salon avec ma carte de crédit en pensant que «j'en ai vraiment besoin», je vais sans doute être joyeux les premières semaines. Mais les intérêts et le grattage de fonds de tiroirs risquent de me rendre pas mal moins gai à moyen et à long terme, et assurément plus stressé.

Notre cerveau est programmé pour réagir beaucoup plus fortement aux émotions négatives qu'aux émotions positives. Alors, quand on met tout dans la balance, l'endettement se révèle donc une très mauvaise option pour notre bien-être, du moins sur la durée.

Je sais, l'épargne emmerde profondément notre moi présent. Sauf que si notre moi futur dispose d'un coussin en cas de pépin et peut prendre sa retraite avant tout le monde, le solde sera amplement positif.

McSween lui-même ne nous incite pas à devenir grippe-sous. Il nous rappelle seulement d'inclure dans le calcul la personne que vous êtes et celle que vous allez devenir. Le fric maximise votre bonheur lorsque vous trouvez le moyen de satisfaire ces deux-là. 

Vous n'avez pas vraiment besoin d'acheter le livre de Pierre-Yves McSween pour y arriver. Mais parfois, ça vaut la peine d'étirer un peu l'élastique.

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