Le sens de la souffrance

Entre 1942 et 1945, Viktor Frankl  a vécu dans des... (123RF/Mykhaylo Palinchak)

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Entre 1942 et 1945, Viktor Frankl  a vécu dans des camps de concentration nazis. Mais il n'a jamais perdu espoir, tenant jusqu'à la libération de son camp en 1945.

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Marc Allard
Le Soleil

CHRONIQUE / Viktor Frankl n'avait pas de nom à Auschwitz et à Dachau. Il était le prisonnier 119,104. Le matricule était tatoué sur son avant-bras et brodé sur son uniforme.

Entre 1942 et 1945, ce Juif autrichien a vécu dans des camps de concentration nazis. Il a été affamé, frigorifié, privé de sommeil, a été régulièrement battu et a craint presque chaque jour d'être exterminé. 

Durant cinq mois, il a été loué comme esclave à des compagnies allemandes, passant la majeure partie de ses journées à creuser des tunnels et à installer des rails de chemin de fer jusqu'à l'épuisement.

Frankl a perdu la trace de son père, de sa mère, de son frère et de sa femme. Il aurait eu toutes les raisons du monde de désespérer, ou même de se donner la mort en se jetant sur les barbelés électrifiés, comme tant d'autres prisonniers. 

Mais il n'a jamais perdu espoir, tenant jusqu'à la libération de son camp en 1945. Comment a-t-il pu garder la foi en la vie? 

***

C'est une bonne question à se poser, je trouve, à ce moment-ci de l'année. Oui, le temps des Fêtes est une période de réjouissance, de rassemblement et de joyeuse gloutonnerie. Mais c'est aussi une période de bilans où certains se demandent «maintenant, qu'est-ce que je fais de ma vie?» 

Un soir, entre deux fêtes de famille, il se pourrait même que vous vous retrouviez seul sur le divan à réfléchir là-dessus. Vous vous direz que 2016 était une année fantastique ou une année de merde. Ensuite, vous vous demanderez comment 2017 pourrait être encore plus heureuse ou juste moins pire. 

C'est à ce moment-là, j'espère, que vous repenserez à Viktor Frankl, et à la raison qui lui a permis de rester debout malgré les atroces souffrances qu'il a subies. 

Avant d'être déporté dans les camps de concentration, Frankl était neurologue et psychiatre à Vienne. Durant les années 30, il a notamment été le médecin responsable du «pavillon du suicide» de l'hôpital Steinhof, où il a traité durant quatre ans plus de 1200 femmes. 

Frankl avait été formé en psychiatrie au pinacle de l'influence freudienne. À Vienne, il avait même côtoyé le père de la psychanalyse et était devenu un de ses disciples. Freud croyait que l'humain obéissait au «principe de plaisir» et que le sexe, en particulier, était le moteur de son existence. 

Au fil de ses entretiens avec ses patientes, Frankl a toutefois constaté que la théorie freudienne ne lui était pas d'un grand secours. Ces femmes n'étaient pas au bord du gouffre parce qu'il y avait un conflit inconscient entre leurs pulsions et la réalité. Elles avaient des idées noires parce qu'il n'y avait pas de sens à leur vie.

Quelques années plus tard, Frankl allait confirmer cette intuition sous la surveillance des SS. «Dans les camps de concentration nazis, les plus aptes à survivre étaient les prisonniers qui avaient une tâche à remplir après leur libération», écrit-il dans son mémoire A Man's Search for Meaning, banalement intitulé Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie en français. 

La logothérapie est le nom de la psychothérapie inventée par Frankl. («Logo» veut dire «sens» en grec et therapeuo signifie «guérir». La logothérapie veut donc dire la guérison par le sens»). Dans les camps de concentration, il s'en servait surtout pour prévenir les suicides.

Dans son livre, le psychiatre raconte entre autres de quelle manière il a persuadé deux hommes de ne pas se tuer. Il a insisté non pas sur ce que la vie avait à leur offrir, mais sur ce que la vie attendait d'eux. Pour le premier, un père, c'était un enfant adoré qui l'attendait dans un pays étranger. Pour le second, un scientifique, c'était une série de livres que nul autre que lui ne pouvait terminer. 

***

Frankl avait lui-même deux raisons de survivre. Il voulait retrouver sa femme, expédiée dans un autre camp, et compléter un livre qu'il avait essayé de cacher dans son veston, mais que les gardiens avaient détruit à Auschwitz. 

«Un homme qui devient conscient de la responsabilité qu'il a envers un être humain qui l'attend affectueusement ou envers un travail inachevé ne pourra jamais en finir avec sa vie, écrit Frankl. Il connaît le ''pourquoi'' de son existence, et il sera capable de supporter presque n'importe quel ''comment''». 

En avril 1945, le camp de Frankl a été libéré. Durant les premiers jours, l'ex-prisonnier a mangé, mangé et mangé, nuit et jour, et s'est réjoui de mille et un riens. Écouter le chant d'un oiseau, admirer le paysage : tout était prétexte à exulter avec une liberté retrouvée. 

De retour à Vienne, il a appris le décès de tous les membres de sa famille, excepté une soeur qui avait réussi à se sauver en Australie. Il a aussi su que sa femme était morte au camp de Bergen-Belsen en 1945. 

Frankl était dévasté. Mais il a écrit que même s'il avait su qu'elle avait péri, il aurait enduré la souffrance quand même, car le sens que sa femme donnait à sa vie ne se réduisait pas à son corps physique, mais à ce qu'elle représentait pour lui : l'amour, «le but ultime et le plus élevé que l'homme peut se donner». 

Viktor Frankl est mort en 1997, à l'âge de 92 ans. Il s'est remarié, a écrit 25 livres et a marqué profondément la psychologie. Ne serait-ce qu'en donnant un sens à la souffrance. 

Sources : Viktor E. Frankl, A Man's Search For Meaning, Beacon Press; Jonah Lehrer, The Purpose Driven Life, www.jonahlehrer.com/blog/2014/7/25/the-purpose-driven-life

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