Fausses mémoires

Brendan Dassey, qui jouit d'un quotient intellectuel très... (Archives AP)

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Brendan Dassey, qui jouit d'un quotient intellectuel très limité, a selon ses défenseurs été poussé à une confession sur des faits imaginaires.

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Un soir d'octobre 1981, alors qu'il revenait d'un souper romantique avec sa fiancée, Steven Titus a été interpellé par un policier. Il correspondait à la description d'un homme qui venait d'agresser une auto-stoppeuse et possédait la même voiture que lui.

Le policier l'a photographié. La photo a été placée parmi celles d'autres suspects et a été montrée à la victime. «C'est celui qui lui ressemble le plus», a-t-elle déclaré.

Titus avait 31 ans, il était gérant d'un restaurant de fruits de mer à Seattle et allait bientôt se marier. Il clamait son innocence. À son procès pour agression sexuelle, la victime a témoigné. «Je suis absolument sûre que c'est cet homme», a-t-elle tranché.

Steven Titus a été déclaré coupable. Sa famille a maudit les jurés, sa fiancée s'est effondrée en sanglots, et le trentenaire a été emprisonné.

Du pénitencier, Titus a communiqué avec Paul Henderson, du Seattle Times. Le journaliste d'enquête a retrouvé le véritable violeur, un homme soupçonné avoir commis 50 viols dans la région qui a finalement avoué son crime. Titus a été libéré et a poursuivi les policiers pour plusieurs millions de dollars.

Sans emploi, fauché et séparé de sa fiancée qui n'en pouvait plus de ses colères, il est mort d'une crise cardiaque avant le début du procès. Il avait 35 ans.

***

Chaque année, ici et ailleurs dans le monde, des gens comme Steven Titus sont déclarés coupables sur la base de faux souvenirs - ceux de témoins ou du suspect lui-même. Ces gens pourraient aussi être vous ou moi, au mauvais endroit au mauvais moment.

À Québec, on se souvient de Simon Marshall, injustement emprisonné entre 1997 et 2003 pour des agressions sexuelles qu'il n'a pas commises. Le jeune handicapé intellectuel avait confessé aux policiers qu'il était «l'agresseur de Sainte-Foy» et avait plaidé coupable aux 15 chefs d'accusation d'agression sexuelle portés contre lui. Un test d'ADN avait prouvé son innocence.

Cet été, la condamnation de Brendan Dassey, un des personnages centraux du documentaire Making a Murderer, que vous pouvez regarder sur Netflix, a été annulée, après 10 ans de taule. Un juge fédéral a eu des doutes sur l'interrogatoire des policiers, qui l'auraient poussé à confesser des faits imaginaires.

Et ce ne sont pas des exceptions. Une étude américaine a analysé les cas de 300 accusés reconnus coupables de crimes qu'ils n'avaient pas commis. Elle a révélé que trois quarts de ces erreurs judiciaires - trois sur quatre! - étaient attribuables à la mémoire défaillante de témoins oculaires.

Les humains ont une drôle de perception de leur mémoire. Quand on oublie le nom de quelqu'un juste après se l'être fait présenter, on sort vite l'excuse du poisson rouge. Mais quand on est témoin d'un accident ou d'un crime, n'ayez crainte, monsieur l'agent, on a tout vu.

La psychologue Elizabeth Loftus étudie les «fausses mémoires» depuis les années 70, et elle s'est penchée sur le cas de Steven Titus et de plusieurs autres prisonniers innocents.

«Beaucoup de gens croient que la mémoire fonctionne comme une enregistreuse», explique-t-elle dans une fascinante vidéo, Ted Talk. «Vous enregistrez l'information, puis vous la récupérez et vous la repassez lorsque vous voulez répondre à des questions ou identifier des images.

«Ce n'est tout simplement pas vrai. Nos souvenirs sont constructifs. Ils sont reconstructifs. Nos souvenirs fonctionnent un peu comme une page de Wikipédia : vous pouvez les changer, mais d'autres peuvent le faire aussi.»

Dans une de ses études les plus célèbres, Loftus a présenté une simulation d'accident à un groupe de personnes et leur a demandé à quelle vitesse allaient les voitures. À autre groupe, elle a posé la même question en ajoutant les mots «lors du crash» à la fin.  

Les témoins qui répondaient à la question du crash estimaient que les voitures allaient plus vite et ils étaient plus susceptibles d'avoir vu des éclats de verre sur les lieux de l'accident, alors qu'il n'y avait pas eu de verre du tout.

Dans une autre étude, elle a montré une simulation d'accident où une voiture traversait une intersection avec un arrêt; et si elle posait une question qui insinuait qu'il y avait un panneau «cédez le passage», de nombreux témoins disaient avoir vu ce panneau à l'intersection, et pas un arrêt.

Les interrogatoires des policiers, les reportages des journalistes, les interprétations d'un psychothérapeute : tout ce que vous entendez après les faits peut contaminer vos souvenirs, et parfois même en créer de nouveaux.

Dans les années 90, Loftus a d'ailleurs constaté que certaines formes de psychothérapie, comme l'interprétation des rêves, les exercices d'imagination ou l'hypnose, dans certains cas, pouvaient amener les patients à développer de fausses mémoires.

La psychologue et ses collègues l'ont prouvé dans une expérience en tentant d'implanter un souvenir artificiel dans l'esprit de leurs sujets. 

À cinq ou six ans, ils s'étaient perdus dans un centre commercial, avaient eu très peur et une personne âgée les avait finalement ramenés à leur famille... Environ une personne sur quatre pensait que ça s'était produit pour vrai.

«Si j'ai appris quelque chose ces dernières décennies en travaillant sur ces problèmes, dit Loftus, c'est la suivante : juste parce que quelqu'un nous dit quelque chose et le dit avec assurance, juste parce qu'il le dit avec beaucoup de détails, juste parce qu'il exprime de l'émotion en le disant, ça ne veut pas dire que c'est vraiment arrivé.

«[...] Cette découverte aurait pu sauver Steve Titus, l'homme dont l'avenir a été arraché par un faux souvenir, poursuit-elle. Mais, en même temps, nous devons tous garder à l'esprit que la mémoire, comme la liberté, est une chose fragile.»

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