La routine créatrice

L'illustre peintre québécois Jean-Paul Riopelle était un homme... (Archives La Presse)

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L'illustre peintre québécois Jean-Paul Riopelle était un homme d'habitude. «Sa routine de vie devenait sa routine de travail», raconte Huguette Vachon, sa compagne des 16 dernières années avant sa mort.

Archives La Presse

Marc Allard
Le Soleil

CHRONIQUE / Jean-Paul Riopelle n'avait pas de réveille-matin. Il sortait du lit par lui-même, entre 4h et 5h du matin. Puis, il se pressait un verre de jus d'orange, se préparait un café avec une pincée de sel, se versait un verre de vin blanc, fumait une cigarette et admirait le lever du soleil avant d'entamer sa journée de travail.

Dès qu'il avait écrasé son mégot, il se dirigeait vers son atelier. La mise en place était toujours faite la veille. Les tubes de peinture, les aérosols, les dégradés de couleur avaient été classés et disposés à des endroits désignés; les fonds blancs ou noirs avaient été préparés; la poussière avait été écartée. 

«Il avait absolument besoin d'ordre. Il travaillait tellement vite qu'il n'était pas question que tout soit mélangé», raconte Huguette Vachon, sa compagne des 16 dernières années avant sa mort, en 2002. 

Riopelle cessait de peindre à l'heure du dîner, même quand il n'avait pas faim. Puis, il revenait à son oeuvre et s'arrêtait juste avant le coucher du soleil pour être sûr de ne pas le manquer. Il soupait, prenait un verre et reprenait parfois le boulot jusqu'à minuit, 1h. Et le lendemain, il recommençait.

Le plus illustre peintre québécois était un homme d'habitude. «Sa routine de vie devenait sa routine de travail», résume Mme Vachon.  

La routine et l'ordre ne sont pas des mots qu'on associe habituellement à la créativité. Le stéréotype du «créatif» brouillon mû par la mystérieuse force de l'inspiration tient bon. Les artistes, en particulier, sont censés s'épanouir dans le barda et la spontanéité.

Et pourtant. Comme Jean-Paul Riopelle, nombre d'entre eux doivent leur incroyable productivité à leur train-train quotidien. Aux imperturbables rituels auxquels ils se sont astreints jour après jour.

Le journaliste Mason Currey a écrit un fascinant bouquin là-dessus. Dans Toutes les manies mènent au génie (Guy Saint-Jean Éditeur), il décortique les habitudes de travail de certains des plus grands esprits des quatre derniers siècles. Et s'il faut en retenir une chose, c'est qu'ils n'attendaient pas que l'inspiration se pointe, ils la provoquaient.

Dans les années 70, la poétesse afro-américaine Maya Angelou allait travailler chaque matin vers 6h30 dans une petite chambre d'hôtel minable, avec un lit et un lavabo. Elle apportait une Bible, un jeu de cartes et une bouteille de xérès. Elle écrivait jusqu'à 14h et rentrait à la maison pour préparer le souper.

À l'époque où il n'était pas encore reconnu, Mozart était toujours coiffé à 6h. Tout habillé à 7h, il composait jusqu'à 9h, puis donnait des leçons jusqu'à 13h. Souvent, il était invité à dîner dans une maison où il passait l'après-midi. Vers 17h ou 18h, il se remettait à composer et, s'il n'assistait pas à un concert, il continuait jusqu'à 21h. Après être passé chez sa douce Constance, il revenait chez lui et se remettait à la composition jusqu'à 1h.

Le philosophe Emmanuel Kant demandait à son serviteur de le réveiller chaque matin à 5h. Il prenait le thé, tirait sa pipe et rédigeait jusqu'à 7h. Il donnait ensuite des cours à l'université de la petite ville allemande de Königsberg durant quatre heures. Il reprenait la rédaction jusqu'au dîner et prenait le reste de l'après-midi pour passer du temps avec son ami Green. De retour à la maison, il faisait du travail léger et lisait.

Un écrivain compara son mode de vie à la grande horloge d'une cathédrale de Königsberg, «qui n'effectuait pas sa tâche avec moins de passion et de régularité que son concitoyen Emmanuel Kant».

Pour ces maîtres de la pensée et l'art, la créativité passait donc par l'habitude. Les mêmes gestes, aux mêmes heures, aux mêmes endroits, souvent avec les mêmes objets autour d'eux. Pourquoi?

Parce que c'est le meilleur moyen de «vaincre la tyrannie des humeurs», avance Currey, l'auteur du livre.

Redémarrer une routine exige moins de volonté que d'amorcer sa besogne à n'importe quel moment de la journée. Le moteur tourne plus facilement quand il est bien rodé.

Le psychologue Robert Boice, qui a suivi durant des années des écrivains et des universitaires aux prises avec le syndrome de la page blanche, a un simple antidote à prescrire : écrivez, écrivez tous les jours. Ne serait-ce que 10 minutes quotidiennes pour commencer et, par la suite, un peu plus longtemps.

Après le temps alloué, arrêtez tout, suggère-t-il. Comme ça, vous allez arrêter de penser qu'il faut profiter de l'inspiration pendant qu'elle passe, et lui redonner un peu de sa banalité. L'écriture, comme toute forme de création, carbure principalement à l'effort.

Ce n'est pas tant que l'inspiration est une lubie. Parfois, les gens sentent vraiment que leurs idées veulent prendre le large.

Et cette envie ne revient que quand on a rassemblé assez de mots ou d'images pour repartir. 

Jean-Paul Riopelle pouvait passer un an sans peindre. Pendant ce temps, il s'imprégnait beaucoup de la nature, qu'il ne se lassait jamais de contempler.

Et «à un moment donné, il avait comme plein de choses à dire, plein d'inspiration, et ça ne pouvait pas s'arrêter», décrit Huguette Vachon. La routine et l'ordre lui permettaient en quelque sorte de transformer cette brise en cyclone.  

Plus jeune, Riopelle n'a pas toujours été aussi discipliné. Installé à Paris dans les années 60, il lui est souvent arrivé de céder à la procrastination. Sauf qu'étrangement, il le faisait aussi avec régularité.

«Je viens à l'atelier tous les jours», avait-il confié à l'époque à Radio-Canada. «En général, j'ouvre la porte et la referme tout de suite et je vais au bistro du coin. Mais j'y viens quand même. C'est comme ça.»

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