Du temps pour penser

Barack Obama dans le Salon des traités... (Archives AP)

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Barack Obama dans le Salon des traités

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / À peu près tous les soirs à la Maison-Blanche, Barack Obama soupe à 18h30 avec sa femme et ses deux adolescentes. Puis, il se retire dans son bureau privé, situé près de sa chambre, à l'étage de la résidence présidentielle.

Dans cette pièce, surnommée le salon des Traités, Obama passe quatre ou cinq heures en grande partie avec lui-même. Michelle Obama lui fait des coucous occasionnels, mais elle se couche beaucoup plus tôt que lui. Bien sûr, le président accepte aussi d'être dérangé pour des urgences. Mais en temps normal, son entourage le laisse tranquille.

Pour lui, ces longues heures solitaires après le crépuscule sont aussi essentielles que le temps qu'il passe dans le bureau ovale, rapporte le New York Times.

«Tout le monde essaie de trouver du temps pour rassembler ses pensées. Il n'y a pas de doute que cette fenêtre est sa fenêtre, expliquait au quotidien son ancien chef de cabinet, Rahm Emanuel, aujourd'hui maire de Chicago. Vous ne pouvez pas bloquer une demi-heure et essayer de faire ça pendant la journée. Il y a trop de choses qui surgissent. Voilà le moment où tout peut être mis de côté et vous pouvez vous concentrer.»

J'ai lu cet article du Times en juillet et il m'est revenu à l'esprit la semaine passée quand j'ai entendu un gars exploser pas loin de ma table, au café : «Je suis tellement occupé que j'ai pu le temps de penser!»

Dans le train-train quotidien, j'ai souvent le même sentiment, et probablement que vous aussi. Non mais, qui a le temps de s'isoler pour cogiter?

Et pourtant, Obama, l'homme qui a la plus longue to-do list au monde, trouve le moyen de s'offrir quatre ou cinq heures avec lui-même chaque soir où il peut rentrer chez lui. Alors que nous, on du mal à se donner quelques minutes.

Peut-être que ça ne vous fait pas un pli. Mais peut-être que ça devrait: à force d'être sur le pilote automatique, on se prive du genre de réflexion à haute valeur ajoutée qui peut vraiment infléchir le cours de notre carrière et même de notre vie.

Dans son plus récent livre, Deep Work, devenu un best-seller chez nos voisins, Cal Newport, un jeune professeur en science informatique à l'Université de Georgetown, à Washington, fait valoir que la capacité à se concentrer est le nouveau Q.I. dans l'économie du savoir.

Newport, qui a fait ses études au M.I.T, est un expert des algorithmes. Mais il s'intéresse aussi à la manière dont les nouvelles technologies influencent nos existences. Et il trouve qu'elles nous empêchent d'accomplir ce qu'il appelle du «travail profond» (deep work, en anglais).

Je vous traduis sa définition: «Travail profond: des activités professionnelles effectuées dans un état de concentration sans distraction qui poussent nos capacités cognitives à leur limite. Ces efforts créent de la valeur, améliorent vos habiletés et sont durs à imiter.»

Newport avoue qu'il n'a rien inventé. Il a juste mis une étiquette sur le type de besogne intellectuelle à laquelle les figures les plus influentes de l'histoire récente et passée s'astreignaient avec ferveur. Et souvent, détaille-t-il, cette discipline passait par un lieu exempt de distractions, à commencer par la plus grande de toutes : les autres humains.

L'auteur donne l'exemple du psychanalyste suisse Carl Jung, qui s'est fait bâtir une maison de pierre près du lac Zurich, où il réfléchissait et écrivait. «Je garde la clé avec moi, personne n'a le droit d'entrer sans ma permission», disait-il. C'est dans cette maison de retraite, surnommé la Tour, que Jung a écrit les livres qui ont fait de lui un des plus sérieux rivaux de Freud à l'époque.

Il cite aussi l'écrivain américain Mark Twain, qui a écrit la majeure partie des Aventures de Tom Sawyer dans une cabane située sur une ferme où il passait ses étés. La cabane était si éloignée de la maison principale que sa famille avait pris l'habitude de souffler dans une clairon pour l'avertir que c'était l'heure de manger.

Plus près de nous, Woody Allen n'a jamais possédé d'ordinateur - ni d'adresse courriel -, écrivant sa quarantaine de films sur une machine à écrire Olympia SM3. Le fondateur de Microsoft, Bill Gates, lui, possédait plusieurs ordinateurs, mais avait l'habitude de s'offrir deux semaines de retraite par année sur le bord d'un lac. Durant ces think weeks, il ne faisait rien d'autre que lire et réfléchir à de grandes idées.

Les grands de ce monde, objectez-vous, ont le luxe de s'offrir ce genre de réclusion méditative. Et pas nous.

Mais dans notre monde hyperconnecté, la meilleure façon d'accomplir du travail profond n'exige pas un chalet sur le bord d'un lac, mais simplement la volonté de s'octroyer du temps à l'abri de nos semblables, d'une part, et des technologies de l'information, de l'autre.

Car même si on est seul, notre monde virtuel n'arrête jamais de tourner: il sonne ou il vibre au moindre bruissement et, si on l'a raté, une icône chiffrée nous rappelle tout ce qu'on a manqué.

Les conséquences de cette stimulation incessante ont été mesurées au bureau. Newport cite une étude de McKinsey qui a montré qu'en moyenne, les« travailleurs du savoir» consacrent plus de 60 % de leur temps aux communications électroniques et à la recherche sur Internet, dont 30 % juste pour lire et répondre à leurs courriels.

L'étude date de 2012. Imaginez aujourd'hui, avec la multiplication des téléphones intelligents et des réseaux sociaux. Notre cerveau est tellement sollicité qu'on parle de plus en plus de «surcharge informationnelle» ou d'«infobésité», un excès d'informations que notre tête n'arrive plus à traiter.

Newport n'est ni un antitechno ni un apôtre de la révolution numérique; il ne veut pas embarquer dans ce débat-là. Son idée centrale, c'est que pendant que tout le monde se laisse mener par son iPhone, le monde appartient de plus en plus à ceux qui savent lui résister.

Ça ne veut pas dire qu'il faut revenir au téléphone à cadran. Ça veut juste dire qu'on aurait avantage à se déconnecter plus souvent si on veut écrire un livre, apprendre une langue, lancer une entreprise ou repenser à ce qu'on souhaite accomplir sur Terre avant de crever.

Durant ces soirées de solitude, Obama laisse parfois la télé allumée pour regarder le basket à ESPN ou envoie des courriels à son personnel. Mais souvent, il se contente du bon vieux duo stylo et papier et peaufine ses discours jusqu'au petit matin.

Il lui reste encore deux mois pour fignoler son héritage politique dans le salon des Traités. Mais après son départ de la Maison-Blanche, Obama songe surtout à se trouver un lit confortable, a-t-il confié à son entourage. «Je vais passer trois, quatre mois, juste à dormir.»

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