J'te pardonne, salopard

L'athlète paralympique Achmat Hassiem a amorcé une nouvelle... (AFP, Yazuyoshi Chiba)

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L'athlète paralympique Achmat Hassiem a amorcé une nouvelle carrière d'avocat globe-trotter pour sauver les requins de la surpêche, alors qu'il doit vivre avec un handicap causé... par une attaque de requin.

AFP, Yazuyoshi Chiba

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / J'ai le regret de vous annoncer que l'enfant-requin n'est pas monté sur le podium, la semaine dernière, aux Jeux paralympiques de Rio.

Ça n'a pas été facile de trouver l'info, je vous jure. Sur le Web, il n'y avait que des articles racontant l'incroyable récit de ce nageur sud-africain, Achmat Hassiem de son nom, qui a perdu la moitié de sa jambe dans la gueule d'un requin il y a 10 ans.

Finalement, il ne s'est pas qualifié au 100 m style libre et a terminé huitième - et dernier - au 100 m papillon. Mais Hassiem restera un des athlètes les plus marquants de ces Jeux, entre autres parce que c'est un champion international du pardon.

Pour ceux qui ne connaissent pas son histoire : le 13 août 2006, alors qu'il participait à un exercice de sauvetage avec son frère au large du Cap, Hassiem a été attaqué par un grand requin blanc. Il a été traîné sous l'eau sur une cinquantaine de mètres et a miraculeusement survécu. Sauf que la moitié d'une de ses jambes a été engloutie par le squale.

Hassiem a dû renoncer à son rêve de devenir joueur de soccer professionnel et, parmi toutes les disciplines sportives, il a choisi de se réorienter en natation. «J'ai pris possession de la piscine comme un requin dans l'océan», a-t-il plaisanté.

Le parcours de cet homme surnommé «l'enfant-requin» aurait pu s'arrêter là et on aurait déjà applaudi depuis longtemps. Mais l'athlète, qui avait déjà remporté l'or à Pékin et le bronze à Londres, a fait quelque chose d'encore plus stupéfiant en dehors de l'eau cette semaine.

Il a amorcé une nouvelle carrière d'avocat globe-trotter pour sauver les requins de la surpêche. Les Nations Unies l'ont nommé «gardien global des requins». «Cela veut dire que je vais travailler à leur sauvegarde dans le monde entier», a-t-il expliqué aux journalistes. 

***

Un jour, tout le monde trouve un bourreau sur son chemin. Il peut revêtir les habits de votre collègue de travail, de votre camarade de classe, de votre ami, de votre père ou de votre mère, de votre enfant, de votre chum ou de votre blonde - ou d'un désaxé que vous avez eu le malheur de croiser. Ses assauts peuvent durer quelques secondes ou quelques minutes, plusieurs semaines, mois ou années. Mais souvent, il tranche votre vie en deux : il y a le «avant» et le «après» lui. 

Hassiem, lui, a eu la malchance de nager à côté d'un requin et va rester handicapé le reste de ses jours. Pourtant, il se sent le devoir de sauver l'animal qui a failli le tuer. Il lui a pardonné, alors qu'il avait toutes les raisons de lui vouer une haine océanique. Je ne sais pas pour vous, mais si un de ces superprédateurs m'avait arraché la moitié d'une jambe, j'aurais eu envie de financer la surpêche aux grands requins blancs, et j'aurais espéré assister de mon vivant à l'extinction de l'espèce. Aucune pitié. Qu'ils crèvent.

Me semble que c'est normal de rester en maudit contre un humain - ou un animal - qui nous a fait du mal? Pourquoi on devrait s'obliger à pardonner nos tortionnaires? Méritent-ils qu'on allège leur culpabilité, si tant est qu'ils en éprouvent?

Je ne suis pas le seul à me poser ces questions. En fait, la réponse nous apparaît évidente sur le coup. Quand un être humain est agressé physiquement ou psychologiquement, son premier instinct est de réagir en rendant la pareille, explique la psychologue américaine Sonja Lyubomirsky dans son livre Comment être heureux et le rester, où elle recense les études sur le sujet. 

Et, à moins de fuir notre offenseur, on veut se venger. Vue de loin, la vengeance a l'air jouissive : il va enfin payer. 

Sauf que ça ne se finit jamais bien. L'instinct de vengeance a entraîné les pires horreurs : meurtres, viols, pillages, guerres, terrorisme, génocides, souligne Lyubomirsky. Et, aux dernières nouvelles, l'humanité ne s'en porte pas mieux. 

Individuellement, on n'est guère plus avancé. On continue de macérer dans les émotions négatives : tristesse, anxiété, colère, hostilité, name it. Et on est moins portés à se brancher sur les émotions positives qui font que la vie en vaut la peine. 

C'est peut-être pour ça que toutes les religions du monde encouragent le pardon. La psychologue cite Boudha, qui disait : «S'agripper à la haine, c'est comme empoigner un charbon ardent pour le jeter sur quelqu'un d'autre : c'est vous qui vous brûlez.» 

La recherche moderne lui donne raison. Les gens enclins au pardon sont moins stressés, frustrés, névrosés et déprimés. Ils sont plus de bonne humeur, sereins, empathiques et d'agréables compagnies que les contreparties rancunières. 

Bien sûr, il est plus facile d'écrire sur le pardon que de le faire pour vrai. Parfois, il y a des gens qui nous ont tellement blessés qu'on préférerait s'automutiler plutôt que leur pardonner. Cette impasse pourrait être dénouée plus facilement si on simplifiait le pardon, souligne Lyubomirsky. Pour pardonner, pas besoin de se serrer la main de son bourreau et d'échanger son numéro de téléphone. Pas besoin non plus de justifier, de tolérer l'offense ou de trouver des circonstances atténuantes, du genre : il a fait ça parce qu'il était soûl. 

Bref, on peut juste lâcher prise, sans excuser pour autant. Un peu comme si on disait : j'te pardonne, salopard.

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