Une peur bleue

À 65 ans, Hélène a décidé de vaincre... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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À 65 ans, Hélène a décidé de vaincre sa peur de l'eau.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / C'était un après-midi d'été et Hélène se baignait avec des amis aux «roches plates», un bucolique bout de la rivière Montmorency où le courant s'accélère.

Elle a glissé sur une roche et a été entraînée par les rapides. «Je suis partie avec le courant», se souvient-elle.

Si un de ses copains ne l'avait pas secourue, elle se serait probablement noyée. 

Hélène était adolescente dans ce temps-là. Elle a maintenant 65 ans. Toute sa vie adulte, elle a eu peur de se baigner dans le creux. 

«Fallait toujours que j'aie les pieds dans le fond», m'a-t-elle décrit un mardi soir sur le bord de la piscine du Cégep Limoilou. 

Hélène y suit un cours de natation pour débutants donné par Québec Natation. Dans son groupe, il y a cinq autres femmes dans la cinquantaine et la soixantaine qui ont décidé de vaincre leur peur de l'eau. 

Pendant 45 minutes, je les ai observées nager de courtes longueurs avec leurs planchettes colorées, plonger leur tête sous l'eau une dizaine de secondes (j'ai compté), tâter le crawl sur le dos et profiter d'une pause aquatique sur des spaghettis. 

À leur premier cours, certaines osaient à peine s'éloigner du bord. 

Martine, une des apprenties nageuses, se souvient d'avoir paniqué en entrant dans l'eau. «Je suis décédée quelques instants!» m'a-t-elle dit sur un banc à l'extérieur de piscine. 

C'était le dernier cours de la session. Mais après une demi-heure, elle en avait eu en masse. 

«Des gens ont peur des hauteurs. Moi, c'est de l'eau.» 

Aquaphobie

L'aquaphobie fait partie de ce que les psychologues appellent des phobies spécifiques, c'est-à-dire une peur irrationnelle à propos d'une chose ou d'une situation particulière. 

La phobie spécifique est classée dans la grande famille des troubles anxieux, entre autres parce qu'elle génère une anxiété intense et parfois des attaques de panique. 

Environ 10 % de la population en souffre. Sur Internet, on trouve des listes de A à Z des phobies spécifiques, comme l'aérophobie (peur des hauteurs), l'hématophobie (peur du sang), la mysophobie (peur des microbes) ou l'anthophobie (peur des fleurs). 

L'aquaphobie serait une des plus répandues, touchant jusqu'à 1 personne sur 50. 

Dans le groupe du mardi soir, l'eau ne causait pas le même degré de frayeur à tout le monde. Mais pour Martine, c'était viscéral, et ça remontait à loin. 

Sa mère, avec qui elle a grandi sur le bord du Saguenay, était terrorisée à l'idée de se baigner. Elle ne se sauçait même pas. Martine croit qu'elle a hérité de cette hantise. 

Étrangement, par contre, Martine adore la pêche. Elle taquine la truite ou le saumon une dizaine de fois par année. En bateau sur un lac ou une rivière, elle se sent en sécurité avec un gilet de sauvetage.

Mais avant de suivre son cours, l'immersion la rendait très inconfortable. Pas question «d'en avoir jusque-là», m'a-t-elle dit en pointant son cou.  

Un lien avec la génétique

Comme Martine le soupçonne, l'aquaphobie serait en partie liée à la génétique. Mais les gènes ne s'exprimeraient que lorsqu'ils sont combinés à des expériences aversives ou traumatisantes à l'image de celle d'Hélène. 

Des fois, c'est aussi une bête question d'apprentissage : quand tu ne sais pas nager, tu coules. 

Lorsque Hélène et Martine étaient jeunes, les cours de natation n'étaient pas un passage obligé. Aujourd'hui au Québec, la natation est une de ces compétences de base que les enfants acquièrent en dehors de l'école, comme faire du vélo à deux roues. 

Tous les dimanches matins, je m'assois moi-même sur un banc à la même extrémité droite de la piscine du Cégep Limoilou pour regarder mes deux filles apprendre à se départir de leur ballon gonflable. 

Ce n'est pas le cas dans toutes les cultures. À 35 ans, Julia, une réfugiée politique guatémaltèque qui s'initiait à la natation le soir où j'étais là, n'avait jamais appris à nager. Elle ne voulait rien savoir des piscines. «J'avais l'impression que j'allais me noyer», m'a-t-elle dit. 

Au fil des cours, à force de souffler des bulles sous-marines, de faire frémir l'eau avec ses jambes et de se rendre compte que ses membres étaient capables de la maintenir en équilibre dans un liquide, elle a graduellement vaincu son aquaphobie. Et cet été, elle pourra enfin se baigner avec son fils de neuf ans. 

Triompher d'un vieux démon

Hélène et Martine, elles, s'étaient promis d'apprendre à nager quand la retraite allait sonner. Maintenant qu'elles savent se détendre dans l'eau, elles ont le sentiment d'avoir triomphé d'un vieux démon. 

Martine va pouvoir profiter de la piscine intérieure dans l'immeuble où elle habite. Hélène a hâte de jouer dans l'eau avec ses petits-enfants quand ils vont lui dire : «Envoye, mamie!» 

Cette fois, l'eau ne sera pas trop froide.

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