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CHRONIQUE / Dans l'épisode 6 de l'émission de télé Like-moi, deux... (123RF/Fabio Formaggio)

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Dans l'épisode 6 de l'émission de télé Like-moi, deux couples s'échangent des selfies. Ils ne s'envoient pas de messages, juste des photos d'eux enlacés, avec des sourires aussi grands que leurs joues s'étirent.

«Ils rayonnent de bonheur, dit Karine à son chum après avoir reçu un autre cliché de ses amis. Ouvre ta bouche, faut qu'on ait l'air plus spontané pis plus heureux qu'eux autres!»

Au début, les deux couples feignent d'être contents l'un pour l'autre. Mais l'absurde guerre de selfies qui s'ensuit les trahit: ce qu'ils veulent vraiment, c'est se comparer.

Comme les deux couples de Like-moi, on aspire tous à se réjouir du bonheur des autres. Dans la pratique, on y arrive, mais à une nuance près: on se réjouit juste si les réussites des autres ne dépassent pas les nôtres.

Personne n'échappe à la comparaison sociale. Elle se pointe sans avertir, dès que vous croisez des gens ou que vous pensez à eux. C'est la petite voix dans votre tête qui vous fait un peu honte.

Votre voisin a rénové son patio? Merde, le mien tombe en ruine. Vos parents partent en croisière? Nous, on peut juste aller à Ogunquit. Votre neveu a eu un bulletin parfait? Dire que fiston a encore de la misère avec ses tables de multiplication. Un collègue a eu une promotion? Si au moins je pouvais avoir ma permanence! Une amie est enceinte après deux parties de jambe en l'air? Moi et mon chum, ça fait deux ans qu'on essaye...

Bien sûr, on est civilisé, on va les féliciter, leur souhaiter bon voyage. Mais «intérieurement», difficile ne pas souffrir de la comparaison, de jalouser, d'envier. On dirait que c'est plus fort que nous, comme ancré dans notre nature profonde.

Et peut-être que ce l'est. En 2003, des chercheurs ont publié dans la prestigieuse revue scientifique Nature les résultats d'un expérience menée avec deux singes capucins. Les primates étaient ravis de répéter une tâche simple en échange de tranches de concombres. Mais quand un des deux singes s'est mis à recevoir des raisins à la place, qu'a fait l'autre?

Il a boudé les concombres et les a même lancés à l'extérieur de sa cage.

Bref, la comparaison sociale a probablement quelque chose d'inné. Le fait que beaucoup d'enfants grandissent en se faisant comparer constamment avec leurs frères ou leurs soeurs ou avec leurs camarades de classe contribue sûrement aussi à l'acquisition de ce réflexe.

Si bien qu'à l'âge adulte, il y a un sacré paquet de gens qui ne perçoivent leurs accomplissements qu'à l'échelle de ceux des autres. Dans un de ses premiers livres, le célèbre journaliste financier Michael Lewis cite un courtier de Wall Street grassement payé qui lui dit: «Tu ne deviens pas riche dans cette business. Tu atteins juste d'autres niveaux de pauvreté relative.»

Pour les bonzes de la finance, ou n'importe qui d'ailleurs, la comparaison sociale a donc cette particularité: elle nous préoccupe davantage quand les gens nous ressemblent.

C'est pourquoi les conventums du secondaire sont tant redoutées. Cinq, dix ou vingt ans plus tard, on revoit nos anciens camarades de classe et on a l'impression de se comparer à des gens qui sont partis de la même ligne de départ. Est-ce qu'ils vont avoir mieux «réussi» que nous?

Si la machine à comparaison s'arrêtait, les athlètes seraient peut-être moins motivés à monter sur la première marche du podium, les artistes ne produiraient peut-être pas autant de chefs-d'oeuvre et les entrepreneurs à succès ne seraient peut-être pas tentés de conquérir de nouveaux marchés.

Mais pour tout ce dépassement et ces performances accrues, la comparaison sociale coûte affectivement très cher.

Des hommes bousillent leur couple parce que leur amoureuse gagne plus qu'eux. Des amitiés sont ruinées parce que des parents ne peuvent pas s'empêcher de comparer leurs enfants. Des collègues se font des coups bas parce qu'ils ne supportent pas qu'on leur fasse de l'ombre.

La machine à comparer ne s'arrête jamais, mais on peut décider de ce qu'on fait avec les pensées qu'elle nous souffle à l'esprit. Et à ce chapitre, certains arrivent mieux à les laisser passer que d'autres et à ne pas agir en fonction de ce qu'elles peuvent nous dicter.

C'est que la psychologue Sonja Lyubomirsky, qui a beaucoup travaillé sur la comparaison sociale, conseille dans son livre les Mythes du bonheur: «Le secret pour être satisfait de vos accomplissements ne consiste pas à ignorer les forces des autres et leurs succès, mais à ne pas souffrir des conséquences négatives de ces observations. Autrement dit, ne laissez pas la comparaison sociale vous atteindre.»

Ceux qui y a arrivent le mieux, explique-t-elle, s'en remettent à leurs propres propres critères de réussite.

Mme Lyubomirsky ne dit rien sur le partage de selfies. Mais j'imagine qu'elle suggérerait d'arrêter après le deuxième...

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