Bienvenue aux rejets

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Avez-vous déjà emprunté 100$ à un étranger? Assemblé votre propre sous-marin chez Subway? Invité une inconnue à souper à la sortie d'un supermarché?

Jia Jiang a fait toutes ces demandes. Et il s'est fait dire non chaque fois. En fait, c'est qu'il voulait: être rejeté.

Jiang avait 30 ans. Il gagnait plus de 100000$ par année et avait une grande maison en banlieue avec vue sur un lac. Il était marié, sa femme était enceinte de leur premier enfant. Pour cet immigrant chinois, le rêve américain était à portée de main. 

Mais ce n'était pas suffisant pour lui. Jiang avait quitté sa famille en Chine après avoir vu Bill Gates dans une conférence à Pékin. Il avait immigré aux États-Unis pour devenir entrepreneur. Il voulait inventer un truc révolutionnaire et dîner à la table des milliardaires. 

Sauf que chaque fois qu'il avait une idée géniale, il finissait par la ranger dans un tiroir pour ne pas risquer un refus. Puis, quelques années plus tard, il voyait quelqu'un d'autre empocher le magot avec la même idée. 

En 2012, Jiang a donc décidé d'en découdre avec sa hantise du rejet. Il avait entendu parler de Jason Comely, un développeur Web de Winnipeg qui avait inventé un jeu appelé la «thérapie du rejet» (rejection therapy) après s'est fait larguer par sa blonde. 

Le jeu consistait à s'infliger un rejet par jour. Sur Internet, Comely vendait un jeu de cartes avec des suggestions quotidiennes de rebuffades volontaires. Jiang s'en est inspiré, mais a poussé l'expérience un peu plus loin en s'imposant 100 rejets consécutifs et en les filmant. 

Au fil de sa mésaventure, Jiang a senti comme une sorte d'immunisation aux rebuffades. «Après des semaines de rejet, c'est devenu une routine plaisante de me lever chaque matin en cherchant de nouvelles façons d'être rejeté», écrit-il dans son livre Bullet Proof

Comment est-ce possible? On a tous été rejetés. À l'école, au travail, en amitié, en amour, en famille. Et on sait tous à quel point c'est désagréable, douloureux même. Même qu'on s'est donc trouvé un tas de se stratégies pour s'en protéger. 

Certains passent leurs journées devant l'ordinateur, à jouer à des jeux en ligne ou à clavarder sur d'obscurs forums, parce que ça fait moins mal de se faire rejeter par des amis virtuels. D'autres adoptent un air bête permanent, feignent d'être toujours occupés ou pratiquent le flushage préventif pour ne pas s'exposer aux caprices d'une relation. 

Jiang, lui, était expert dans l'autosabotage. «Je rejetais mes propres idées avant qu'elles soient rejetées par le monde, écrit-il. Abandonner au premier signe de rejet me sécurisait beaucoup plus que de les mettre de l'avant pour qu'elles soient critiquées.»

Ce genre de réaction irrationnelle n'est pas anormale. Le rejet active les mêmes réseaux dans le cerveau que la douleur physique, montre la recherche. L'évolution nous aurait légué cette alarme parce qu'être exclu de la tribu équivalait à la peine de mort pour nos lointains ancêtres.    

Or, dans le monde moderne, la plupart des gens peuvent très bien survivre par eux-mêmes. Mais l'alarme est restée et elle continue de nous faire souffrir quand on est ostracisés. 

Et souvent, la peur du rejet nous prive d'une foule d'occasions qui pourraient enrichir nos existences ou juste pimenter nos journées. Combien de gars sont terrorisés à l'idée de proposer un rencart à la fille du café ou du gym? Combien d'excellents candidats n'osent pas aller porter leurs CV? Combien de consommateurs perdent du fric parce qu'ils n'osent pas négocier? 

Au jour 3, Jian s'est présenté chez Krispy Kreme avec une commande spéciale pour tout de suite: cinq beignes aux motifs olympiques. La dame au comptoir est revenue avec une boîte de cinq beignes organisés comme l'anneau olympique, avec les couleurs assorties. Et tout ça, gratuitement! (La vidéo a été vue plus de 2 millions de fois sur YouTube).  

Par la suite, Jian est allé cogner chez des étrangers pour savoir s'il pouvait jouer au soccer dans leur cour. Ils ont répondu «viens-t'en!» Il a demandé à un policier s'il pouvait essayer sa voiture, et le gendarme a dit: «Vas-y!» Dans un avion, il a voulu remplacer l'hôtesse pour donner les consignes de sécurité et elle a dit: «Après vous!»

Tout le monde n'était pas gentil comme ça. Et à voir ses demandes farfelues, on comprend pourquoi il se prenait un râteau la plupart du temps. Mais Jiang n'aurait jamais eu autant ces «oui» s'il n'avait pas ouvert la bouche. 

Et les «non» lui ont effectivement servi à se faire une carapace. En fait, la thérapie du rejet s'apparente à une vraie forme de thérapie qui s'appelle l'«exposition», utilisée notamment pour traiter les phobies. Elle consiste à s'exposer graduellement à la source d'anxiété - les araignées, les hauteurs, les foules - afin de remplacer la peur par une forme de relaxation. 

Jiang a fait la même chose pour le rejet. En chemin, il a non seulement apprivoisé sa peur et cessé de s'autosaboter, mais il a reconsidéré ce qui signifiait le rejet. 

Avant son marathon d'exclusion, il voyait les refus comme une forme de jugement à propos de sa valeur comme personne. Mais à force de se faire dire non - ou oui - par des inconnus, il a réalisé que les raisons appartenaient davantage aux autres qu'à lui-même, à la situation plutôt qu'à sa personnalité. 

Il a aussi appris à modifier la manière dont il demandait les choses, à ajuster le contenu de ses propositions et à négocier même après une claque. 

Ironiquement, ses 100 jours de rejet lui auront permis de devenir entrepreneur. Son expérience a été suivie par plusieurs milliers de personnes à travers le monde et a mené à un livre. Jiang a ensuite lancé sa compagnie et offre maintenant des formations pour aider les vendeurs à surmonter leur peur des rebuffades. 

La thérapie du rejet est sûrement loin d'être une panacée. Même si vous avez encaissé 100 rejets de la part d'un inconnu, vous ne serez jamais blindé contre un projet déchiré ou une rupture amoureuse. Ça fait toujours mal. 

Mais quand on réalise qu'on peut mettre un pansement et qu'il y a parfois des gens qui disent oui à des beignes olympiques, c'est toujours ça de gagné. Alors bienvenue aux rejets.

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