Ton destin n'est pas tracé

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Quand on félicite les enfants en mettant l'accent sur ce qu'ils sont - et non sur ce qu'ils font -, on leur fait comprendre que leurs habiletés sont une sorte de cadeau du ciel.

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Il y a plusieurs façons d'ordonner les pupitres dans une classe. Quand j'étais à l'école, c'était souvent par ordre alphabétique et, avec Allard comme nom de famille, je me retrouvais à peu près toujours en avant à gauche.

Quand Carol Dweck était en sixième année, les élèves étaient placés par ordre de quotient intellectuel.

Son enseignante, Mme Wilson, estimait que l'intelligence, telle que mesurée par un test de Q.I., résumait tout ce qu'il y avait à savoir sur un enfant. Sur sa liste alphabétique, elle avait écrit en gros chiffres noirs le Q.I. de chacun de ses élèves.

Ceux qui avaient le plus faible Q.I. (appelons-les les cancres) étaient assis derrière. Ils n'avaient pas le droit de laver le tableau noir, de tenir le drapeau de l'école ou d'aller porter un message au directeur. Ces privilèges étaient réservés aux plus intelligents (appelons-les les bolés).

Pour les cancres, les répercussions de cette étiquette étaient enrageantes. Ils étaient vus comme des élèves inférieurs et, s'ils se plantaient à un examen ou rataient un exercice, Mme Wilson pouvait dire : «Je le savais.»

Pour les bolés, c'était une autre sorte de fardeau. Ils devaient continuellement prouver aux autres qu'ils étaient dignes de leur statut et avaient toujours la trouille d'échouer. Chaque nouveau test de Q.I. menaçait de les détrôner.

C'était à la fin des années 50, aux États-Unis, à une époque où le Q.I. faisait foi de tout dans certaines écoles américaines. Carol Dweck a maintenant 69 ans. Elle est professeure de psychologie à l'Université Stanford et est reconnue comme une des plus grandes spécialistes internationales de la motivation.

Cette histoire d'élèves placés par ordre de Q.I. vous apparaît peut-être loufoque aujourd'hui. Mais de manière moins flagrante, on se comporte encore tous un peu comme Mme Wilson.

Pourquoi? Parce qu'on a souvent tendance à agir comme si la destinée des autres - ou la nôtre - était tracée par des habiletés «naturelles».

C'est ainsi que des parents classent leurs enfants dans des catégories comme le «sportif», le «manuel», «l'artiste» ou «l'intello» et les cantonnent dans des activités assorties. Le petit frère est poche en dessin et le grand excelle? On va inscrire l'aîné dans un cours de peinture et on va trouver autre chose pour le cadet - l'art, c'est pas sa force.

La même chose s'observe dans les bureaux quand un employé est casé dans un poste insignifiant parce qu'il n'a pas livré la marchandise attendue. Il n'a pas le talent finalement, pense son patron. On va le laisser moisir dans son coin, arrêter de le former et espérer qu'il démissionne.

Ce déterminisme du talent s'entend aussi dans la manière dont on félicite les gens, les enfants en particulier. On leur dit : «Wow, t'es bonne!»; «Bravo, champion!»; «T'as vraiment du talent. Ou on dit d'un jeune athlète ou musicien : «T'es un naturel!» Et quand les choses se passent moins bien, on leur dit : «On ne peut pas être bon dans tout!» ou «Ce n'est peut-être pas ta force, les maths».

Ç'a l'air inoffensif comme ça, mais Carol Dweck a montré que ça ne l'est pas du tout. Quand on félicite les enfants ou n'importe qui d'autre en mettant l'accent sur ce qu'ils sont - et non sur ce qu'ils font -, on leur fait comprendre que leurs habiletés sont une sorte de cadeau du ciel. Ils en viennent à croire qu'ils en ont reçu une certaine quantité et qu'ils doivent se débrouiller avec ça dans la vie. L'effort? Quand t'as pas le talent, ça ne sert à rien.

Deux états d'esprit

C'est ce que Dweck a nommé un état d'«esprit fixe». C'est-à-dire une croyance selon laquelle nos habiletés sont fixées à la naissance et déterminent nos succès et nos échecs.

Les enfants qui se font dire qu'ils sont donc brillants ou talentueux depuis qu'ils sont tout-petits adoptent cet état d'esprit. Et, en grandissant, certains deviennent allergiques aux défis qui pourraient montrer qu'ils ne le sont pas tant que ça. Certains en viennent même à souffrir «d'anxiété de performance», terrorisés à l'idée qu'on réalise leur imposture.

À l'inverse, les personnes qui ont un «état d'esprit de développement» croient que leurs habiletés peuvent être développées. Quand ils échouent, ils n'angoissent pas sur leur manque de talent, mais se disent juste qu'ils n'ont pas assez mis d'efforts ou ne sont pas allés chercher l'aide nécessaire. Et ils recommencent jusqu'à ce qu'ils s'améliorent.

Dans son best-seller Changer d'état d'esprit, une nouvelle psychologie de la réussite, Dweck souligne que la plupart des choses que l'on croit à propos de nous-mêmes et de notre capacité à changer sont influencées par le type d'état d'esprit qui s'est logé dans notre tête.

Elle montre aussi que les gens qui ont un état d'esprit de développement sont plus susceptibles de réussir à l'école, dans les sports, en affaire et même dans leur couple. Parce que quand ça va mal, ils n'attendent pas que leur sort s'améliore de lui-même, ils prennent les moyens pour que ça arrive.

Les enfants héritent d'un état d'esprit ou de l'autre de leurs parents, mais aussi de tous les adultes qui gravitent autour d'eux, explique la psychologue. Dans les dernières années, de nombreuses écoles américaines ont tenté de modifier leurs manières de s'adresser aux enfants pour instaurer un esprit de développement. Les enseignants remplacent le «t'es bonne» par «tu as travaillé fort», le «t'as du talent» par «tu as fait beaucoup d'effort» et encouragent les parents à dire à leurs enfants que les maths ne sont pas encore leur force.

***

En sixième année, Carol Dweck faisait elle-même partie des bolés. Mais au secondaire, l'héritage de Mme Wilson s'est fait sentir. Quand on lui proposait un défi, comme de représenter son école à un concours d'épellation ou de français, elle disait toujours non.

«Pourquoi je me serais mise dans une situation risquée? J'étais déjà parfaite!» a-t-elle raconté l'an dernier dans une conférence filmée à Londres. Elle avait un état d'esprit fixe. Mais elle s'est rendu compte que la vie avait tendance à récompenser les gens qui prennent des risques et osent l'imperfection.

Peu importe où ils sont placés dans leur classe.

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