Des trophées pour tout le monde

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Le secondeur James Harrison, qui n'est pas un enfant de choeur sur les terrains de la NFL, n'est pas d'accord avec le fait que gens qui ne gagnent rien lors d'une compétition reçoivent un trophée.

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / L'été dernier, James Harrison, un joueur de football de la NFL, a trouvé deux trophées en rentrant chez lui. Ses deux fils les avaient reçus pour avoir participé à une compétition d'athlétisme, où ils n'avaient rien gagné.

Il a photographié les récompenses et a publié un message sur son compte Instagram : «Même si je suis très fier de ce que font mes enfants et que je vais les encourager jusqu'à ma mort, ces trophées seront retournés jusqu'à ce qu'ils MÉRITENT un vrai trophée.» 

Harrison ne l'avait pas eu facile avant de devenir secondeur pour les Steelers de Pittsburgh. Il n'avait pas été repêché après son passage dans la NCAA, avait joué une saison pour la NFL en Europe et avait été laissé de côté par les Ravens de Baltimore. 

Alors, pas question que ses fils soient récompensés pour une simple participation. «Je ne vais pas faire de mes deux garçons des hommes en leur faisant croire qu'ils ont le droit d'obtenir quelque chose juste parce qu'ils ont fait de leur mieux», poursuit-il.  

Ce genre de coup de gueule divise généralement les gens en deux camps. Ceux qui croient que la participation devrait être récompensée, peu importe le résultat, et ceux qui, comme Harrison, pensent qu'il faut récompenser le mérite. 

Au Québec, j'ai l'impression qu'on se situe beaucoup plus dans le premier camp. Et ça ne date pas d'hier. 

Quand j'étais petit et que je jouais au baseball ou au hockey, tout le monde recevait des médailles à la fin de la saison, peu importe qui gagnait. Deux générations plus tard, ma fille de cinq ans participe à une mini-course et obtient automatiquement une médaille - un peu plus, et ça vient avec le petit jus et la barre tendre.  

Ce réflexe du trophée pour tout le monde s'est faufilé partout. À l'école, à la garderie, sur le terrain de soccer, au cours de musique, à la maison : les adultes récompensent des enfants qui ont presque pour seul mérite de s'être pointés ou d'avoir essayé. 

Le plus souvent, les récompenses ne sont pas matérielles, mais sous forme de félicitations. Pour un rien, on est prompt sur le «bravo, mon champion!» ou le «wow, t'es bonne!» 

Parfois, on se dit que ça n'a pas de bon sens et on a envie de retourner les trophées comme James Harrison. Sauf qu'il y a quelque chose qui nous en empêche. Quelque chose qui fait qu'on se sent coupable de ne pas louanger fiston, même quand il nous présente un barbot. 

Mais d'où ça vient, donc? Ça vient du mouvement de l'estime de soi, une des plus fortes - et pernicieuses - influences sur la parentalité depuis que les baby-boomers ont eu des enfants.  

L'estime de soi, la clé du succès

En 1969, le psychologue canadien Nathaniel Branden a écrit un best-seller intitulé La psychologie de l'estime de soi dans lequel il suggérait que l'opinion que l'on se fait de soi-même est la clé du succès et de la santé mentale.  

«Je ne peux penser à aucun problème psychologique - de l'anxiété à la dépression, la peur de l'intimité, la violence conjugale ou le viol d'enfants - qui ne sont pas rattachables à des problèmes d'estime de soi», écrivait-il. 

Son livre a été la bougie d'allumage d'un mouvement qui a déteint sur l'éducation des enfants jusqu'à aujourd'hui. Des États comme la Californie ont mis sur pied des comités spéciaux sur l'estime de soi. Les thérapeutes, les enseignants, les entraîneurs, les journalistes et les artistes de partout en Occident sont montés dans le train. 

Dans les années 80, un des plus grands succès de Whitney Houston s'intitulait The Greatest Love of All («Le plus grand amour qui soit») et faisait référence à... la chanteuse elle-même. En 2011, Lady Gaga chantait : «You're a superstar no matter who you are or where you come from - and you were born that way!» («Tu es une superstar peu importe qui tu es ou d'où tu viens - et tu es né comme ça!»). 

L'estime de soi, c'était «une idée nouvelle, mais irrésistible pour des millions de personnes qui ont commencé à essayer d'améliorer les habiletés scolaires de leurs enfants en les encourageant à penser : "Je suis vraiment bon là-dedans"», écrit le psychologue - et ex-disciple du mouvement - Roy Baumeister, coauteur du livre Willpower, Rediscovering the Greatest Human Strenght.   

C'est dans ce contexte que les organisateurs sportifs se sont mis à distribuer des trophées à tout le monde, et pas seulement aux vainqueurs. Parce qu'il ne fallait surtout pas abîmer l'estime de soi des enfants. 

Le problème, raconte Baumeister, c'est que les preuves scientifiques sur lesquelles aurait dû reposer tout l'édifice de l'estime de soi n'étaient pas solides. Il y avait des corrélations ici et là. Mais des chercheurs se sont mis à se demander si ce n'était pas un cas classique de la poule ou l'oeuf. Les élèves qui avaient de bonnes notes avaient-ils une plus grande estime d'eux-mêmes parce qu'ils avaient de bonnes notes ou était-ce le contraire? 

Et encore, de plus en plus d'études semblaient même démontrer que les notes des élèves déclinaient à mesure que leur estime de soi augmentait. «Ils se sentaient juste mieux de faire pire», résume le psychologue. Dans ses propres recherches, celui-ci s'étonnait d'ailleurs de voir que des criminels comme des tueurs à gages et les violeurs en série avaient une excellente estime d'eux-mêmes...  

Pour tirer tout ça au clair, un panel d'experts de l'Association for Psychological Science a été mandaté afin de faire le point sur la littérature scientifique. Son rapport n'avait pas de quoi réjouir les fans de Lady Gaga. 

Il concluait qu'il n'y avait pas d'épidémie moderne de faible estime de soi; en Occident, du moins, les gens avaient en général une très bonne opinion d'eux-mêmes, les enfants en particulier. De plus, l'estime de soi ne semblait pas améliorer les performances à l'école ou au travail et ne semblait pas aider à prévenir le tabagisme, l'abus d'alcool ou de drogue et la sexualité précoce chez les jeunes. 

En fait, il ne semblait y avoir que deux bénéfices clairs d'une haute estime de soi. Premièrement, ceux qui avaient cette disposition faisaient preuve de plus d'initiative; ils se tenaient debout pour leurs idées, approchaient les autres personnes plus facilement et étaient plus disposés à se lancer dans de nouveaux projets.

Deuxièmement, une haute estime leur permettait de se sentir bien en général, créant une sorte de banque d'émotions positives dans laquelle ils pouvaient puiser, notamment quand la vie devenait plus difficile. 

Bref, le genre de dividendes que la confiance en soi rapporte au quotidien. Mais on est loin de la panacée prophétisée par Branden. Encore moins quand une haute estime de soi se transforme en narcissisme, mais ça, c'est une autre histoire. 

En fait, une des choses les plus dommageables avec le mouvement de l'estime de soi, ce n'est pas tant l'estime elle-même que la manière artificielle dont les adultes essaient de la gonfler chez les enfants. 

Dans un blogue de Psychology Today, le psychologue Steve Baskin écrit : «Quand les enfants se dépassent, ils augmentent leur propre sentiment de compétence et se sentent en confiance pour le prochain défi. La confiance vient de la compétence - ça ne se donne pas en cadeau.»

Baskin écrit qu'une maman lui a déjà raconté que son fils, en faisant le grand ménage de sa chambre, avait classé ses trophées et ses médailles en deux piles. La plus petite contenait les récompenses qu'il avait remportées. Dans la grosse, s'entassaient les prix de participation. «Ceux-là, je les ai gagnés juste en me pointant», a dit le garçon à sa mère. «Je vais les jeter.»

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