Comment devenir Gregory Charles 

Quand les gens pensent à Gregory Charles, ils... (Photothèque Le Soleil)

Agrandir

Quand les gens pensent à Gregory Charles, ils pensent à une sorte de croisement entre l'hyperactivité et le génie.

Photothèque Le Soleil

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Gregory Charles ne dort pas beaucoup. Pour péter la forme le lendemain, il a besoin d'à peu près quatre heures de sommeil l'hiver et d'un gros trois heures l'été.

Voilà, vous connaissez son secret. Vous savez comment ce pianiste, chanteur, auteur-compositeur, animateur à la télé et à la radio, comédien, directeur artistique, professeur, chef de choeur, producteur et entrepreneur a pu accrocher autant de chapeaux sur la patère du succès.

Je vais un peu vite en affaires. Bien sûr, il y a aussi son «talent naturel». Depuis 30 ans qu'on le voit toucher à tout dans le showbizz québécois, on sait à quel point il est sa propre pépinière.

Vous connaissez un autre artiste, vous, qui aurait pu animer les Débrouillards, diriger des chorales, improviser des demandes spéciales au piano sur Broadway et vendre 350 000 exemplaires de son premier album?

Moi non plus. Quand les gens pensent à Gregory Charles, ils pensent à une sorte de croisement entre l'hyperactivité et le génie. Le genre avec un Q.I. dans le tapis, doublé d'un don artistique et d'une réserve quasi inépuisable de carburant.

C'est peut-être vrai. Et, d'une certaine façon, c'est rassurant pour nous, les gens ordinaires, d'attribuer son succès à un besoin de sommeil anémique et un talent inné. Ça nous dit que même avec toute la volonté du monde, on n'a aucune chance de devenir un Gregory.

Alors on voudrait que l'histoire s'arrête là, pour être sûr de ne pas savoir que c'est aussi, en partie, un mythe.

La semaine dernière, j'ai jasé de tout ça avec Gregory au téléphone. Au départ, je l'avais contacté pour savoir comment il arrivait à être aussi productif.

Après deux questions sur le sujet, il m'avait déjà exposé sa théorie en cinq points, assortie d'un résumé comme à la fin d'un chapitre de manuel scolaire. Pour être productif, m'a-t-il expliqué, il faut 1) aimer ce qu'on fait, 2) vouloir aller le plus loin possible, 3) être prêt à souffrir, 4) savourer le fruit de son travail, 5) garder en tête le but ultime.

Le numéro 3 m'a intrigué. Prêt à souffrir? «Je pense qu'on a oublié que réussir quelque chose vient avec une part de souffrance», m'a-t-il dit.

«Il y a un mot dans notre société qui est très galvaudé et qui est la passion, a-t-il ajouté. Tout le monde répète à qui veut l'entendre : "Ah, moi, je suis passionné, c'est une grande passion pour moi". Et on oublie l'étymologie du terme.»

La passion vient de la même famille étymologique que la souffrance. «Être passionné, c'est être prêt à souffrir pour quelque chose», écrit Gregory dans son récit autobiographique, N'oublie jamais.

Il est bien placé pour en parler. L'animateur vient de terminer la première saison de Virtuose, une émission à Radio-Canada qui met en compétition amicale de jeunes prodiges de la musique classique, jazz et traditionnelle.

Sur le plateau, les enfants et les ados jouent des pièces d'une complexité inouïe comme s'ils attachaient leurs lacets. Et on pense tout de suite à leur talent naturel. Et pourtant. «Les kids, ils pratiquent quatre, cinq heures par jour, précise Gregory. Moi aussi, j'ai été ce kid-là.»

Né dans une famille de musiciens, Gregory a commencé à pianoter à 7 ans. Il avait une certaine aisance sur les touches, mais n'avait pas la discipline de pratiquer. Sa mère s'est mise sur son cas. De 7 à 11 ans, elle a été son «caporal».

«Elle me faisait répéter tous les jours. Je dis qu'elle me faisait répéter parce que, sans elle, je ne l'aurais jamais fait. Je n'aimais pas ça. J'aimais jouer. J'aimais les madames qui prenaient mes joues et me disaient que j'étais extraordinaire, j'aimais la musique elle-même, mais je n'aimais pas du tout l'effort qu'il fallait pour la connaître, la maîtriser», écrit-il dans N'oublie jamais.

Il n'y avait pas de congé, ni l'été, à Noël, au jour de l'An, à sa fête, rien. Ses amis venaient cogner à la porte après l'école ou la fin de semaine pour jouer au baseball ou au hockey. Sa mère leur répondait qu'il serait disponible après sa répétition.

«- À quelle heure, Madame Charles?

- Quand il aura fini.»

«Elle était tenace et constante parce qu'elle savait ultimement que je voulais jouer du piano, écrit Gregory. J'avais le talent et l'amour de la musique. Je n'avais pas la passion.»

***

Mme Charles avait compris une chose que bien des gens sous-estiment quand ils donnent l'étoile du match au talent. Il n'est rien sans ses coéquipiers, la persévérance et la passion, qui, ensemble, sculptent un trait de caractère déterminant pour le succès : la ténacité.

Dans les années 90, Angela Duckworth enseignait les maths dans une classe de secondaire et s'est rendu compte que ses meilleurs élèves n'avaient pas un Q.I. phénoménal et que certains de ses élèves les plus intelligents étaient plutôt poches.

Elle a été si intriguée qu'elle s'est réinscrite à l'université pour devenir psychologue. Duckworth a ensuite consacré sa carrière à cette intrigue. Elle a essayé de prédire quels cadets iraient au bout de leur formation militaire et lesquels abandonneraient; quels enfants iraient le plus loin dans un concours d'orthographe; quels professeurs tiendraient le plus longtemps dans un quartier difficile; quels vendeurs garderaient leur boulot et gagneraient le plus d'argent.

Dans tous ces contextes, une caractéristique se hissait au-dessus des autres. Ce n'était pas la richesse, le Q.I. ou même l'intelligence sociale, mais la ténacité.

«La ténacité, c'est s'accrocher à son futur, jour après jour, pas seulement pendant une semaine, ou un mois, mais pendant des années, et travailler vraiment dur pour que ce futur devienne une réalité, explique Duckworth dans une présentation Ted Talk. La ténacité, c'est vivre sa vie comme si elle était un marathon, pas un sprint.»

Gregory Charles court toujours son marathon. Dans la dernière année, il a érigé à Montréal et Manhattan son QUBE, un théâtre ambulant où il présente entre autres son spectacle Vintage, décrit par un critique new-yorkais comme «un piano-bar sur les stéroïdes». Il a acheté les stations Radio-Classique de Québec et de Montréal. Et il a promené la tournée Ma mère chantait toujours - un hommage à son caporal -, un peu à travers la province.

En juin, il viendra faire un tour au Palais Montcalm avec des virtuoses de Virtuose. À la finale de l'émission, vendredi, quand la gagnante a été dévoilée et que les confettis sont tombés sur le plateau, Gregory a dit : «C'est comme ça qu'on fête la musique et le talent!»

Il aurait pu ajouter la souffrance, mais ç'aurait peut-être moins bien passé à la télé.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer