Se goinfrer de télé

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House of Cards

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / J'étais en manque. Depuis la fin de la troisième saison de House of Cards, sans doute étourdi par la surabondance de séries sur le marché, j'étais incapable de me caser. Je me tannais après deux ou trois épisodes et je recommençais à butiner.

Puis, fin février, Netflix m'a envoyé un courriel pour me dire que Frank Underwood reprenait du service le 4 mars. Enfin une valeur sûre, me suis-je dit. Je vais pouvoir me goinfrer. 

Le soir de la sortie, j'ai ouvert le capot de mon ordi. J'ai regardé le premier épisode, le deuxième, le troisième et j'aurais pu y passer la nuit si la fatigue - et la culpabilité paternelle - ne m'avait pas contenu. 

N'est-ce pas agréable, ce buffet télévisuel à volonté? Les 13 épisodes débarquent d'un coup. Pas besoin de languir une semaine avant de voir la suite, pas de coït interrompu par une pub insignifiante. 

On adore ça. Le binge-watching, un vilain anglicisme que l'Office de la langue française a traduit par «visionnage en rafale», a la cote. Netflix a mené un sondage parmi ses membres: 61 % des amateurs de séries en sont adeptes. Un spectateur sur deux dévore une saison de 22 épisodes en une semaine.

Jusqu'à la semaine dernière, je rêvais d'une journée d'«air lousse» consacrée à House of Cards. Puis, je suis tombé sur un article de Vice Magazine intitulé «Le binge-watching télévisuel nous rend dépressifs, selon une étude incroyablement déprimante». 

L'étude en question était en fait une affiche scientifique relatant les résultats d'une étude pas encore publiée, mais dont les résultats, effectivement, étaient de nature à couper l'envie de télé-gloutonner

Parmi les 408 adultes recrutés par les chercheurs de l'Université de Toledo, en Ohio, environ 35 % se considéraient comme des binge-watchers. Ce groupe de dévots du petit écran rapportait des taux d'anxiété significativement plus élevés que les autres, et leur niveau de stress existentiel semblait augmenter à mesure que leurs épisodes de boulimie télévisuelle allongeaient. 

Et moi qui croyais qu'en m'autorisant pour une fois à faire la patate sur le divan, j'en serais ressorti plus relax, ben non. J'ai poursuivi mes recherches sur ce phénomène relativement récent. J'ai trouvé une autre étude, de l'Université d'Austin, cette fois. Elle démontrait que plus les gens étaient déprimés et isolés, plus ils avaient tendance à se taper des épisodes à la chaîne. 

Le visionnage en rafale était pour eux une façon d'éloigner les sentiments négatifs, expliquent les chercheurs, qui y voient de sérieux parallèles avec la dépendance. «Quand le binge-watching devient endémique, les téléspectateurs peuvent commencer à négliger leur travail et leurs relations avec les autres», souligne Yoon Hi Sung, un des auteurs. «Même si les gens savent qu'ils ne devraient pas, ils ont du mal à résister au désir de regarder les épisodes en continu.»

C'est vrai que c'est dur. Je me souviens d'un hiver où j'ai écouté Six Feet Under à peu près tous les soirs de semaine avec ma coloc. L'épisode se terminait, il était l'heure d'aller se coucher. Pendant le générique, on se regardait, impuissants : un autre? Un autre. 

J'en garde d'excellents souvenirs. Je ne me suis pas senti plus déprimé, ni plus anxieux pendant cette période. Mais je ne peux pas dire qu'on se goinfrait non plus. Comme dans bien des choses de la vie, cet indécollable slogan semble vrai : la modération a bien meilleur goût. 

Ce n'est pas parce que le visionnage en rafale a tendance à stresser et à déprimer qu'il faut commencer à capoter avec les séries télé et à écouter les alarmistes qui nous avaient dit de nous méfier des méchants écrans. Chaque fois qu'on leur parle d'une série qui nous fait triper, ça les démange, ils nous sortent leur refrain : tu vis ta vie par procuration. 

Plaisante fiction

Ben oui, de temps en temps. Et c'est normal. La fiction est parfois aussi plaisante que la réalité. Dans son essai How Pleasure Works, le psychologue Paul Bloom, de l'université Yale, explique que dans le cerveau, l'imagination a kidnappé les mêmes systèmes mentaux qui sont responsables des plaisirs réels. «On se réjouit des expériences imaginatives, écrit-il, parce qu'à un certain niveau, on ne les distingue pas de celles qui sont vraies.» 

Quand vous regardez une série, vous savez que les histoires sont inventées, mais les émotions que vous ressentez, elles, sont bien vraies. Il fallait être un robot pour ne pas avoir le motton à la finale de Six Feet Under. Dans House of Cards (attention, spoiler), j'ai été si outré par le meurtre de Zoe Barnes que j'ai failli boycotter la série. 

Quand elle a annoncé la fin d'Harry Potter, J.K. Rowling a reçu des tas de lettres - et pas seulement signées par des enfants - la suppliant de ne pas tuer Hagrid, Hermione, Ron ou surtout pas Harry Potter. Les lecteurs savaient pourtant qu'ils n'avaient jamais existé, mais une partie de leur tête s'en contrefichait : il fallait les protéger. 

L'empathie que l'on ressent pour les personnages est une des raisons pour lesquelles la fiction est aussi plaisante, explique Bloom. Mais il n'y a pas que ça. Une part de plaisir vient justement du fait qu'on sait qu'on est spectateur. Et que même si on espère que Frank Underwood va réussir à se faire élire, on ne risque pas de sombrer avec lui si ses manigances éclatent au grand jour. 

La fiction est, en effet, un rempart contre les émotions négatives de la vie réelle. Et ce n'est pas un hasard si certains écorchés se réfugient à temps plein dans les mondes virtuels des jeux vidéo en ligne ou les méta-univers comme Second Life. 

Mais la réalité nous incite à l'affronter en nous offrant des plaisirs beaucoup plus vifs. Terminer un marathon est mieux que s'imaginer à la ligne d'arrivée, piloter un avion est mieux qu'un simulateur de vol, le sexe est mieux que la porno. «Les plaisirs de l'imagination, écrit Bloom, font partie intégrante de la vie - mais ils ne sont pas suffisants.» 

Entre-temps, laissez-moi me goinfrer en paix.

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