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Samuel Auger avec son cinéma maison fabriqué à... (Le Soleil, Yan Doublet)

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Samuel Auger avec son cinéma maison fabriqué à la main

Le Soleil, Yan Doublet

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Samuel Auger était en congé parental quand il a décidé d'assouvir son fantasme de système de cinéma maison, le genre avec un son cristallin qui t'ouvre la porte à la transe acoustique.

Sa fille faisait de longues siestes; Sam avait le luxe du temps libre et voulait en profiter pour se consacrer à un nouveau passe-temps.

De son divan, il ne pouvait pas s'empêcher de dévisager ses frêles haut-parleurs Yamaha à l'ombre de son écran plat. Ils étaient mûrs pour un remplaçant haut de gamme. 

Alors, il a décidé de s'en fabriquer un.  

Sam ne connaissait à peu près rien à l'électronique et encore moins à l'acoustique. Mais c'est un gars brillant. Il a tâté les sciences dures avant de bifurquer en journalisme. Il a été un maudit bon reporter au Soleil et travaille maintenant aux communications à l'Université Laval. 

Comme son père, il aime façonner le bois et s'était déjà exercé à l'ébénisterie. Sauf que pour fabriquer cinq haut-parleurs et un subwoofer de ses mains, c'est beaucoup plus compliqué. Avant de tailler un seul morceau de bois, Sam a passé des mois à étudier les lois physiques de la transmission du son, à s'interroger sur les matériaux favorables et à examiner des plans sur des forums.  

Il a finalement trouvé un gars aux États-Unis qui fournissait des plans gratos. Il a acheté des planches de cèdre rouge québécois et un gros tapon de câbles électriques. Il a aussi décidé que The Dark Knight (Le chevalier noir) serait le premier film à honorer son oeuvre une fois terminée. 

Ça lui a pris deux ans. Deux ans à scier, coller, souder et sabler pendant que sa fille roupillait ou jouait entre les colonnes. Deux ans à s'imaginer le jour où il pèserait sur Play.

Sam décrit les centaines d'heures qu'il a enfouies dans son cinéma maison comme une bénédiction. «J'ai autant aimé la partie où tu te branches et tu écoutes que la partie où tu reçois une grosse boîte avec des fils électriques mêlés et tu te dis : qu'est-ce que je vais faire avec ça?»

D'un point de vue strictement rationnel, Sam est assurément cinglé. Effectivement, il aurait pu aller dans une boutique électronique comme tout le monde et réjouir ses tympans le jour même. «C'est l'envers de l'instantanéité, le chemin compliqué, dit-il. Si j'avais sorti ma carte de crédit, j'aurais pu régler tout ça là!»

Il n'aurait pas eu à se retaper un cours de physique et à stresser de bousiller des mois de travail en ratant un trait de scie. Considérant le coût des matériaux et des outils et, surtout, le temps et l'énergie qu'il a mis là-dessus, l'économie d'argent n'entre pas vraiment dans l'équation non plus. 

Alors, qu'est-ce qui cloche avec lui?

Rien. Comme des milliers d'autres Québécois, Sam s'inscrit dans le retour en force du DIY (pour Do it yourself; «fais-le toi-même»), un mouvement informel qui incite les gens à fabriquer eux-mêmes leurs affaires. Le terme est apparu dès 1912, paraît-il, pour désigner les consommateurs qui avaient décidé de ne plus s'en remettre aux entreprises pour produire des objets à partir de matériaux bruts.

La popularité du DIY a fluctué au fil des époques, mais l'engouement qu'il connaît en ce moment est peut-être aussi en réaction à une tendance lourde de la division moderne du boulot : pendant qu'on s'investit à fond dans nos carrières, on recourt aux spécialistes pour faire des tâches que mes grand-parents n'auraient jamais confiées à un étranger.

Des entreprises peuvent s'occuper de tout aujourd'hui : planifier votre mariage, pelleter votre entrée, entretenir vos platebandes, préparer vos repas, élever votre chien, magasiner vos fringues, corriger vos fautes de français et même coacher votre vie. Googlez et vous recevrez. 

Le mot d'ordre est devenu : laisse ça aux pros. Dans son livre The Outsourced Self : Intimate Life in Market Times, la sociologue américaine Arlie Russell Hochschild raconte l'histoire d'un père qui a insisté pour planifier la fête de sa fille. «Ça n'a pas fonctionné, écrit-elle. Il a essayé de faire le clown et personne n'a ri. Un voisin a dit : confie ça aux experts. Ils savent ce qui fait rire un enfant de 5 ans.» 

Un des problèmes avec cette incompétence, c'est qu'elle siphonne notre potentiel de plaisir. L'humain est drôlement fait : sa jouissance croît à l'effort. Plus les gens consacrent d'énergie à une tâche, plus ils ont tendance à la valoriser. Le phénomène, connu depuis longtemps, a récemment été rebaptisé «l'effet IKEA» en l'honneur des meubles à assembler du géant suédois. 

Il a été démontré pour des objets aussi banals que, oui, des étagères IKEA, mais aussi des origamis et des montages de briques Lego. Dans une série d'études, les sujets attribuaient un prix beaucoup plus élevé - jusqu'à cinq fois plus - aux objets qu'ils avaient faits eux-mêmes qu'aux mêmes objets assemblés pour eux.  

On entend souvent dire aujourd'hui qu'on peut tout avoir en restant les fesses sur notre divan, l'index sur le téléphone intelligent. À divers degrés, nous succombons tous aux sursauts de plaisir que nous procure cette instantanéité, le film qu'on télécharge en deux minutes ou le take-out qui sonne à la porte quand on crève la dalle.

C'est jouissif sur le coup, pas de doute là-dessus. Sauf qu'à force d'enchaîner les gratifications immédiates, on se donne de moins en moins de temps à consacrer à des activités exigeantes, mais autrement plus jouissives à plus long terme. Comme préparer un festin à partir d'ingrédients bruts, retaper son escalier, apprendre un nouveau sport ou, vous me voyez venir, fabriquer un système de cinéma maison. 

Mardi, je suis allé voir le joyau chez Sam. On a regardé une scène d'un vieux Star Wars et, pour la première fois de ma vie, j'ai eu envie de voir la suite tellement le son m'a saisi. Sam a ensuite mis la chanson Idiotheque, de Radiohead, que j'ai déjà écoutée des milliers de fois, et j'ai découvert des percussions et des effets qui n'étaient jamais parvenus à mes oreilles.

Le clou est venu quand il a fait tourner le vinyle de Salluit, d'Elisapie Isaac. Je vous jure, en me fermant les yeux, j'avais l'impression qu'elle était là à gratter sa guitare devant moi, un concert privé dans un sous-sol de Beauport.  

C'est cette chanson que Sam avait choisie pour tester ses caisses chaque fois qu'il franchissait une étape clé. Mais ce n'est qu'après ses deux ans de labeur qu'il s'est autorisé à peser sur Play pour vivre la transe des six premières minutes de The Dark Night.

Le 15 octobre 2015, il a publié des photos de son cinéma maison sur Facebook. Les images étaient accompagnées d'un court message, dans lequel il nous décrivait toutes ces heures passées dans son atelier, pendant que sa fille grandissait en même temps que les haut-parleurs. Il concluait avec un détail important.  

«Et ça sonne comme le ciel...»

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