L'art de l'escroc

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / À l'automne 2009, moi et ma blonde on a décidé de s'acheter un char. En cherchant sur LesPAC, on est tombé sur une Honda Civic qui nous plaisait.

C'était une 2003, quatre portes, vitres électriques, pneus d'hiver, 54 000 kilomètres au compteur. À 2900 $, c'était une sacrée bonne affaire.

On a contacté l'annonceur. Il s'appelait Bruno, pouvait répondre à toutes nos questions, proposait de nous envoyer d'autres photos si nous étions des acheteurs sérieux. «Oui, nous sommes très intéressés par cette voiture et sommes prêts à payer cette somme dès aujourd'hui», lui avons-nous écrit (j'ai retrouvé les courriels).

On lui demandait aussi de pouvoir inspecter le bolide avant de l'acheter. Mais il y avait un pépin : Bruno était français, il avait travaillé au Québec pendant cinq mois et avait décroché un nouvel emploi en Afrique. De l'étranger, il devait vendre sa voiture restée au Québec.

«Sachez que j'étais obligé de laisser ce véhicule chez un transporteur particulier au Québec, ce dernier est apte à se déplacer dans l'intervalle de 24 heures pour emmener la voiture chez vous pour l'achat», nous a-t-il précisé.

C'était bizarre. Mais on se disait : ça se peut, c'est pour les inconvénients qu'il la vend moins cher que les autres. On n'allait pas laisser passer un bon marché par excès de soupçons.

Bruno nous a rassurés sur l'état de la voiture. Si on voulait l'inspecter quand même, il fallait juste payer le «transporteur» pour qu'il conduise la Civic chez nous. Il nous demandait donc de se rendre à un comptoir Western Union et de faire un «dépôt» de 900 $ dans un compte au Bénin...

On a alors réalisé que ce que vous avez probablement déjà compris : Bruno était un escroc. On s'en voulait d'avoir été assez crédule pour échanger une douzaine de courriels avec lui et de s'être tracassé avec ses conneries. Mais au moins, ça ne nous a pas coûté un sou.

Ce n'est pas tout le monde qui a cette chance. Régulièrement, on voit passer dans les journaux des histoires de gens très intelligents qui se font avoir par des arnaqueurs. Après coup, on ne peut pas s'empêcher de penser que ça n'aurait pas pu nous arriver. On plaint la naïveté des victimes. La manipulation semblait si évidente, l'arnaque si grotesque!

C'est précisément ça, le problème, explique Maria Konnikova, psychologue et journaliste, qui a écrit The Confidence Game, un bouquin fascinant sur la psychologie de l'escroquerie. C'est quand on se croit le plus à l'abri qu'on est le plus vulnérable.

Les escrocs n'hameçonnent pas seulement des poissons faciles à attraper. Tous les humains, aussi sceptiques soient-ils, sont des proies potentielles. Pourquoi? Parce que les escrocs misent sur un besoin irrésistible et universel : celui de croire que tout va aller pour le mieux. Une sorte de préjugé favorable qui nous prédispose à faire confiance aux autres.

Les escrocs ont été surnommés les aristocrates du crime parce qu'ils ne recourent habituellement pas aux basses manoeuvres comme le cambriolage, la violence ou la menace. «Le vrai escroc ne nous force à rien ; il nous rend complices de notre propre perte», écrit Konnikova. Il sait identifier vos plus profonds désirs et les exploiter.

Les fraudeurs comme Bernie Maddoff ou Vincent Lacroix nous viennent vite à l'esprit. Mais la grande famille des escrocs inclut aussi les gourous à la tête des sectes, les guérisseurs qui s'improvisent médecins, les scientifiques qui inventent des découvertes, les journalistes qui fabriquent des reportages et les Clotaire Rapaille avec leur CV trafiqué.

Ce sont de gens souvent très aimables et à l'écoute. Vraiment, ils veulent savoir comment vous allez et ce qu'il y a de neuf dans votre vie. Mais sous leurs dehors affables, ils se caractérisent par trois traits de personnalité récurrents : la psychopathie, une incapacité à ressentir les émotions comme les autres ; le narcissisme, un ego démesuré qui leur donne l'impression que tout le monde devrait se prosterner à leur pied ; et le machiavélisme, une habileté à manipuler son entourage et à utiliser tous les moyens pour arriver à ses fins.

Ces traits leur permettent d'aller jusqu'au bout de leur magouille, sans buter sur l'empathie qui freinerait la plupart d'entre nous. Et quand ils se font épingler, c'est aussi cette triade de traits qui leur donne le culot de dire aux juges ou aux médias : j'avais les meilleures intentions du monde, ça n'a juste pas fonctionné comme prévu.

Mon oeil. À travers de nombreux exemples de supercheries, Konnikova montre que les escrocs ont la très nette intention de vous duper. Ils ont un incroyable flair pour renifler ce qui unit la plupart de leurs victimes : une vulnérabilité émotionnelle, souvent associée à une phase de transition qui nous place en déséquilibre. Un emploi perdu, une séparation, un deuil, une fortune ou une célébrité soudaine qui vous fait perdre vos repères.

«Quand on ne sait pas pourquoi, comment ou ce qui s'est passé, on veut trouver une explication, écrit Konnikova. L'escroc est ravi de vous la fournir». Et nous, on est ravi d'y croire. À mesure qu'il tisse sa toile, on est devenu si engagé émotionnellement que notre raison a baissé la garde.

Dans une entrevue au magazine The Atlantic, la psychologue estime qu'un des meilleurs moyens de se protéger contre l'escroquerie est de cesser de croire qu'on est l'exception. Si «ça l'air trop beau pour être vrai, c'est que ce l'est, dit-elle. (...) Il n'y a d'exception à la règle. C'est une règle pour une raison. Et vous n'êtes pas l'exception.»

C'est un peu le piège dans lequel on est tombé en craquant pour la Honda Civic à un prix bien inférieur aux autres annonces. On voulait croire qu'on avait mieux cherché que les autres. On se disait qu'on ne pouvait pas être malchanceux au point d'être tombé sur un fraudeur africain sur LesPAC...

Mais on s'est ressaisi. On a appelé LesPAC et on fait une plainte. Bruno a été mis au courant. Le dernier courriel qu'on lui a envoyé se terminait poliment : «Vous nous avez fait perdre notre temps. Allez vous faire foutre.»

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