Le secret norvégien pour se réjouir de l'hiver

  • Tromsø est réputée pour ses aurores boréales. (123RF/Vojtech Vlk)

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    Tromsø est réputée pour ses aurores boréales.

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  • Kari Leibowitz a passé 10 mois en Norvège (Kari Leibowitz)

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    Kari Leibowitz a passé 10 mois en Norvège

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  • Tromsø est une ville de toundra entourée de fjords et de montagnes, où le soleil ne daigne pas saluer l'horizon de novembre à janvier. ()

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    Tromsø est une ville de toundra entourée de fjords et de montagnes, où le soleil ne daigne pas saluer l'horizon de novembre à janvier.

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  • Le centre-ville de Tromsø (Kari Leibowitz)

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    Le centre-ville de Tromsø

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  • Tromsø est une ville entourée de montagnes. (Kari Leibowitz)

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    Tromsø est une ville entourée de montagnes.

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  • Vue de la ville à partir de la fenêtre de l'appartement de Kari Leibowitz (Kari Leibowitz)

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    Vue de la ville à partir de la fenêtre de l'appartement de Kari Leibowitz

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  • Tromsø est une île située au 69e parallèle, une latitude où même la pointe septentrionale du Québec ne s'aventure pas. (Kari Leibowitz)

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    Tromsø est une île située au 69e parallèle, une latitude où même la pointe septentrionale du Québec ne s'aventure pas.

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Kari Leibowitz s'ennuie de l'hiver au-dessus du cercle polaire. C'est un peu étrange pour une fille du New Jersey qui a grandi près de la plage et maudissait le temps froid en attendant la saison des gougounes.

Mais cette doctorante en psychologie sociale de 26 ans a passé presque toute l'année dernière à Tromsø, en Norvège, et il s'est passé quelque chose qui l'a convertie au jovialisme hivernal.

Tromsø est une île de 70 000 habitants à 22 heures de route au nord d'Oslo. Elle est située au 69e parallèle, une latitude où même la pointe septentrionale du Québec ne s'aventure pas. Grâce aux courants du Gulf Stream, le climat est toutefois subarctique, et on y gèle à peu près autant qu'ici.

C'est la pénurie de lumière qui détonne. Dans cette ville de toundra entourée de fjords et de montagnes, le soleil ne daigne pas saluer l'horizon de novembre à janvier. Les insulaires surnomment ces trois mois la «nuit polaire» ou, avec un mot qui aurait des accents sinistres en français, la mørketid, la «période sombre».

Les proches de Kari ont eu du mal à comprendre pourquoi elle faisait ses valises pour un empire de flocons où il fait noir le quart de l'année. «Les gens autour de moi pensaient que j'étais un peu folle, me raconte-t-elle. Ils s'inquiétaient du temps froid et de l'obscurité. Ils me disaient : "Je ne pourrais jamais vivre là, ça me rendrait tellement déprimée."»  

C'est pourtant la nuit polaire qui avait attiré Kari en premier lieu. Bien qu'ils composent avec une noirceur extrême, les habitants de Tromsø sont étonnamment peu touchés par la dépression saisonnière, un trouble de l'humeur associé à la baisse de luminosité. Des chercheurs ont montré que les résidents de la ville ne sont d'ailleurs pas plus déprimés l'hiver que l'été.

Kari s'est rendue là-bas pour percer ce mystère. Elle avait décroché une bourse de recherche et avait convaincu un professeur de l'université de Tromsø de la superviser. Elle est arrivée en août. La période du soleil de minuit venait de se terminer et l'astre du jour se couchait seulement une heure ou deux par soir. Trois mois plus tard, elle ne le verrait à peu près plus.

***

Dans le New Jersey natal de Kari, la plupart des gens exècrent l'hiver. Comme au Québec, les gens sont obsédés par le mercure et s'étonnent de ses soubresauts sous zéro, comme si dame Nature faisait exprès pour les emmerder. Dans la contrée des Devils, se plaindre de l'hiver est aussi un sport national. La dernière grosse tempête qui a frappé l'est des États-Unis a reçu un surnom de monstre dinosaure : «snowzilla». 

Influencée par ce dédain hivernal, Kari a essayé de trouver comment les habitants de Tromsø réussissaient à s'épanouir malgré l'hiver. Les «locaux» avaient tous leurs hypothèses. Certains juraient par l'huile de foie de morue. D'autres vantaient leurs lampes simulant le soleil matinal. Les sportifs lui confiaient leur bonheur de se rendre au travail en ski de fond.

Kari a réalisé qu'elle errait après plusieurs mois de questions et de réponses dans le dalot. Après une séance de méditation, son amie Fern, une Australienne qui vivait à Tromsø depuis plus de cinq ans, lui a demandé combien de temps elle comptait rester. «Ce serait dommage que je passe à travers l'hiver et que je parte juste avant la meilleure saison», a dit Kari.

Sans hésiter, Fern a répondu : «Je ne dirais pas que l'été est la meilleure saison.»

Un déclic s'est fait dans l'esprit de Kari : les habitants de Tromsø ne voyaient pas l'hiver comme une saison à subir, mais à chérir. «Les gens là-bas avaient hâte à l'hiver!» dit-elle.

Ils se réjouissaient de pouvoir pratiquer les activités dont la saison froide a le monopole. Ils piaffaient de rechausser leurs skis de fond et leurs skis alpins. Ils réclamaient leur bol d'air froid pour se revigorer le corps et l'esprit.  

«En Norvège, il y a un dicton qui dit qu'il n'y a pas de mauvaise température, seulement de mauvais vêtements», souligne Kari. Le port des combines était généralisé, et personne ne s'offusquait qu'on les porte à l'intérieur.

Dans les commerces, les cafés et les chaumières, les foyers crépitaient pour les plus banales occasions. Durant la nuit polaire, allumer des chandelles était presque aussi automatique qu'appuyer sur l'interrupteur des lumières. Ne restait qu'à se draper d'une couverture, à siroter une boisson chaude et à manger des biscuits.

Les Norvégiens ont un mot pour désigner ce genre d'activités douillettes : le koselig, qui se rapproche de confort en français ou de cozy en anglais.

***

Le Québec, bien sûr, n'est pas la Norvège. L'éditorialiste de La Presse et ancien rédacteur en chef du Soleil, Alain Dubuc, nous le rappelle dans son récent livre Maudit hiver : toutes les raisons de ne pas l'aimer. La nordicité, explique-t-il, est une expression inventée dans les années 60 par Louis Hamelin, professeur à l'Université Laval, pour que le Québec puisse se dire nordique comme les trois pays scandinaves - Norvège, Suède, Danemark - et la Finlande.

Le concept a lancé un foisonnant domaine de recherche scientifique et mené entre autres à la création de l'Institut nordique du Québec. Mais le but premier était idéologique; il visait une «quête de sens» pour que les Québécois adoptent «la nordicité mentale», souligne M. Dubuc.

La différence, c'est que les Scandinaves, eux, vivent vraiment au nord du globe. Or, au Québec, l'essentiel de la population habite au sud d'une province traversée par les mêmes parallèles que le milieu de la France et le nord de l'Italie. Les Scandinaves, écrit-il, sont des «Inuits blonds». Ils ont l'hiver dans le sang et pas nous.

M. Dubuc, vous l'aurez deviné, déteste l'hiver, sauf pour de «courts moments d'émotion esthétique». Il s'assume dans le camp des plaignards, pourfend les prosélytes de la nordicité et veut convaincre ses cogrognons québécois qu'ils peuvent se déculpabiliser une bonne fois pour toutes de leur aversion hivernale.

«La plupart des gens ne peuvent pas y faire grand-chose, à part se sauver dans le Sud ou pester contre le climat et l'accepter avec résignation», écrit-il.

***

Quand elle a eu à choisir une université pour le bac il y a quelques années, c'est exactement ce que Kari avait fait. Elle avait mis le cap pour Atlanta, où il n'y a pas d'hiver blanc. Mais l'an dernier, elle a foncé volontairement dans le banc neige. À Tromsø, il y a deux saisons : l'été et un long hiver.

Au contact des habitants de sa ville adoptive, Kari a toutefois réalisé que la résignation n'était pas la seule issue. Elle a été contaminée par l'optimisme hivernal.

«Comme les gens autour semblaient vraiment aimer l'hiver, je me suis mise à focaliser moins sur les aspects négatifs et davantage sur ses aspects positifs, dit-elle. Et quand cette transition s'est faite dans ma tête, j'ai découvert qu'effectivement, il y avait beaucoup de choses à aimer de l'hiver.»  

Progressivement, Kari a remisé ses réflexes du New Jersey. Elle a appris à s'emmitoufler pour ne plus avoir froid. Elle a pris l'habitude de sortir dehors, peu importe la température. Rompue au koselig, elle a allumé de petites bougies sur le bord de sa fenêtre qui contrastaient avec la nuit bleutée. Et elle a admiré le plus beau spectacle en ville : les aurores boréales.

***

Kari fait maintenant son doctorat en psychologie sociale à l'Université Stanford, en Californie. Au département de psycho, elle est une des héritières d'une tradition de recherche scientifique reconnue sur le rôle de l'état d'esprit dans la réussite et le bien-être.

Les travaux de la psychologue Carol Dweck, notamment, ont montré que ceux qui croient en leur capacité à changer sont plus disposés à faire des efforts pour y arriver que ceux qui pensent que leur personnalité est coulée dans le béton. Les effets délétères de ce fatalisme ont été démontrés dans un tas de domaines : école, sport, travail, amitié, famille, couple et, maintenant, par rapport à l'hiver.    

À Tromsø, Kari et son superviseur ont conçu un questionnaire pour mesurer les attitudes à propos de l'hiver. Les 238 répondants devaient écrire à quel point ils étaient d'accord avec une dizaine d'affirmations comme : «il y a plusieurs choses à apprécier l'hiver»; «l'hiver, je ne sens pas l'envie de faire grand-chose» ou «je trouve les mois d'hiver sombres et déprimants».

L'état d'esprit s'est révélé significativement associé à la latitude. À Oslo, la capitale, plus au sud, la proportion de marabouts était plus élevée que dans les villes du nord. Et, dans l'ensemble, les amants de l'hiver étaient souvent les mêmes qui se disaient les plus heureux dans la vie.

Kari croit que Tromsø se démarque d'Oslo entres autres par sa culture hivernale de fraternisation. Contrairement au Québec, où la saison froide semble souvent une excuse pour rester chacun chez soi, la ville norvégienne encourage les gens à sortir de chez eux pour socialiser.

Tromsø redouble de rassemblements festifs et culturels dès que les pare-brise commencent à givrer. Le festival international du film de Tromsø, par exemple, se tient au mois de janvier, en pleine hibernation solaire.

Les citoyens de Tromsø ne sont pas tous des dévots hivernaux pour autant. La baisse de lumière fait grimper le taux d'insomnie, et beaucoup ont hâte que la nuit polaire tire les rideaux.

Mais la majorité des gens aiment authentiquement l'hiver, et leur ville leur rend la pareille. «Ça se renforce mutuellement», dit Kari.

À preuve, quand la lumière commence à baisser à l'automne, Tromsø réunit les amateurs de musique électronique pour le bien-nommé Festival des insomniaques. 

Kari espère maintenant orienter ses recherches pour voir s'il y a une façon d'aider les grincheux à se réjouir de l'hiver. Elle pense que c'est possible, petit à petit. «Il faut commencer par s'habiller chaudement, aller dehors et arrêter de se plaindre de la température, dit-elle. Et ensuite, voir ce que l'hiver a à offrir de mieux.»

En fin de semaine à Stanford, Californie, il fait environ 20 °C, et le soleil brille sept heures par jour. Kari se plaît sur ce campus parsemé de palmiers.

Mais il lui manque une chose : l'hiver.

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Les fluctuations de lumière saisonnières dérégleraient l'horloge circadienne et entraîneraient les changements d'humeur. 

Kari Leibowitz

La dépression saisonnière en cinq questions

  1. C'est quoi? Surnommé la dépression saisonnière, le trouble affectif saisonnier (TAS) est un sous-type de dépression majeure propre à une certaine période de l'année. En général, il commence à se manifester à l'automne, quand les jours raccourcissent, et disparaît au printemps. 
  2. Quels sont les symptômes? Ceux qui en souffrent se sentent souvent tristes, fatigués et en manque d'énergie. Ils ont aussi tendance à manger plus sucré et à dormir plus longtemps. 
  3. Qui est touché? Au Canada, le TAS touche environ 2 % de la population. Quatre fois plus de femmes que d'hommes en souffrent. 
  4. Les causes? Les fluctuations de lumière saisonnières dérégleraient l'horloge circadienne et entraîneraient les changements d'humeur. 
  5. Comment se protéger? Le soutien social, l'activité physique extérieure et les attitudes plus adaptées à l'automne et à l'hiver semblent contribuer à protéger les personnes vulnérables au TAS. La luminothérapie peut aussi aider.
 

Sources: Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) et Centre universitaire de santé McGill

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