Une tomate contre la procrastination

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Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / À la fin des années 80, Francesco Cirillo, un étudiant en administration dans une université de Rome, cherchait un chronomètre. Cirillo était alors un procrastinateur accompli, il passait ses journées à étudier sans étudier et revenait toujours à la maison avec l'impression d'avoir gaspillé son temps.

Mais ce jour-là, il a fait un pari avec lui-même : travailler 10 minutes d'affilée, sans distraction. Dans sa cuisine, il a aperçu un minuteur sous la forme d'une petite tomate rouge. Il a mis 10 minutes et s'est rendu compte qu'il avait plus de facilité à se concentrer une fois le cliquetis de la tomate enclenché.

Il a répété l'expérience avec succès, constant qu'il pouvait persister 25 minutes avant que son cerveau réclame une pause. Plus tard, alors qu'il travaillait comme développeur de logiciels, il a partagé son astuce avec ses collègues, qui eux aussi ont constaté un regain tomaté de productivité. Cirillo appelé sa technique Pomodoro, qui veut dire «tomate» en italien. Deux décennies plus tard, cette stratégie est utilisée par des milliers de procrastinateurs à travers le monde.

La procrastination est loin d'être un problème moderne. Dans l'Antiquité, les philosophes grecs se préoccupaient de l'akrasia, le fait d'agir à l'encontre de son meilleur jugement. Mais à l'ère du téléphone intelligent et des réseaux sociaux, cette tendance naturelle chez l'humain à reporter à plus tard semble se présenter avec encore plus d'acuité.

Peut-être mieux que quiconque, les techies savent à quel point nos gadgets numériques nous assaillent de distractions. Et pour se protéger, ils sont très nombreux à avoir adopté cette vulgaire tomate à crinquer, presque abrutissante de simplicité.

Ça fonctionne comme ceci : tu choisis une tâche, tu mets la tomate (ou son application gratos sur iPhone ou Android) à 25 minutes, tu focalises jusqu'à ce que ça sonne, et tu prends une pause de cinq minutes. Après quatre tomates, tu peux te gâter avec une pause de 15 minutes.

Depuis que j'écris cette chronique, mon temps se divise de plus en plus en tomates. En ce moment, le petit chronomètre en forme de tomate dans le coin droit de mon ordinateur indique qu'il me reste 20 minutes d'écriture avant le café. En attendant, pas de Facebook, pas de courriel et mon téléphone est sur le mode avion.

À la maison, je mise aussi sur mon pomodoro pour m'inciter à faire des tâches à haut risque de procrastination : du ménage ou de la paperasse, par exemple. Des fois, ma blonde l'utilise pour corriger les travaux de ses étudiants. Elle sort de son bureau et prend une pause dans la cuisine, toute fière : yes, j'ai fait trois tomates!

La tomate contrecarre la procrastination en déjouant notre cerveau. Des chercheurs en neuroscience ont découvert que lorsqu'on est confronté à une tâche qui nous déplaît ou nous intimide, on active une zone cérébrale associée à la menace et même à la douleur. Le cerveau a alors le réflexe de détourner son attention vers quelque chose de plus plaisant - une série télé, un fil Twitter, une conversation avec son voisin de bureau. Quand la tâche est vraiment désagréable, il peut aussi se contenter d'une alternative moins déplaisante. Ce qui peut nous donner un zèle soudain à faire du ménage ou de la paperasse.

Or, quand on décide de crinquer la tomate, on force notre cerveau à affronter la partie la plus difficile de n'importe quelle tâche : commencer. Et une fois qu'on a commencé, l'inconfort neural disparaît après peu de temps.

«Fais juste commencer!» (Just get started), conseille Timothy A. Pychil, un chercheur en psychologie à l'Univeristé Carleton, en Ontario, qui étudie la procrastination depuis 20 ans. Dans son livre, Solving the Procrastination Puzzle (2013), Pychil note qu'il ne faut pas confondre sa suggestion avec le célèbre slogan de Nike, Just do it. Quand on focalise sur la tâche dans son ensemble (do it), explique-t-il, on risque de se sentir paralysé par tout ce qu'il y a à faire.

Vous connaissez le vieil adage de Lao-Tseu : «Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas»? En bien, c'est bon de se le rappeler, dit Pychil. Quand une tâche nous rebute, le meilleur moyen de combattre notre aversion est de tirer un fil lié à la tâche, n'importe lequel.

Mettons que vous êtes le père indigne de jeunes enfants, et que dimanche, vous avez prévu aller à la patinoire avec eux pour leur apprendre à patiner. Mais il fait frette et la perspective de passer une heure le dos voûté à pousser votre marmaille comme une brouette sur la glace ne vous enchante guère.

Toute la journée, vous vous trouvez des tâches plus urgentes à faire pour repousser le moment d'aller à la patinoire au coin de la rue. Jusqu'à ce qu'en fin d'après-midi, votre blonde accroche les paires de patins et dise : «On y va!»

Ok, je parle de moi. C'était ça, le plus dur : accrocher les patins et sortir de la maison. Après, c'était relativement agréable, les filles ont souri presque tout le long et nous, on a le dos encore un peu courbaturé, mais on avait, comme on dit, le sentiment du devoir accompli. Et en plus, on a fait deux tomates.

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