La malédiction de la file d'attente

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Vous avez l'impression de toujours vous retrouver dans la file la plus longue? Ce n'est qu'une impression car notre mémoire tend à se souvenir des événements inhabituels et à ignorer ceux qui se fondent dans le quotidien.

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / On dirait une malédiction. Chaque fois que je me place dans une file à l'épicerie, je tombe sur celle qui avance le plus lentement.

Pourtant, je ne la sélectionne pas au hasard. Je m'arrête à proximité, je balaye l'horizon et je fonce vers la queue où il y a le moins de monde ou la plus forte proportion de paniers à main.

Rien à faire: ceux qui sont vis-à-vis de moi finissent toujours par payer avant. Dans la file d'à côté, pas de niaisage, ça roule à la cadence d'une chaîne de montage: scan, paye, emballe, à la prochaine. Dans la mienne, il y en a un qui a recomposé son NIP, une qui demande un coupon parce qu'il ne restait plus de beurre demi-sel en spécial et un autre qui a vidé son portefeuille pour retrouver sa Air Miles.

Et si je change de file à la dernière seconde, en pensant avoir trouvé la voie rapide, on dirait que la précédente se met à bouger plus vite. Une malédiction, je vous dis.

Je sais que je ne suis pas le seul à être sous son emprise. Ceux qui se rendent au boulot en auto la transportent aussi dans le trafic, ce qui expliquerait pourquoi ça circule plus vite dans l'autre allée.

Laissez-moi vous rassurer: c'est juste une impression.

Oui, ponctuellement, notre file chemine au ralenti. Mais cette conviction que ça nous arrive la plupart du temps, que le sort joue contre nous, est une tromperie de la mémoire. Et, aussi banal que ça puisse paraître, ce type d'illusion peut avoir des conséquences importantes sur les décisions que nous prenons aujourd'hui pour l'avenir.

Mais revenons à l'épicerie. Si un scientifique n'avait rien de mieux à faire que de calculer la durée moyenne d'attente à la caisse, il constaterait sans doute qu'elle se ressemble pour tout le monde, peu importe nos ruses, et que notre capacité à prévoir le temps de poireautage est aussi clairvoyante que le hasard.

Alors, pourquoi a-t-on le sentiment d'être aussi malchanceux? Parce que notre mémoire a tendance à se souvenir davantage des événements inhabituels et à ignorer ceux qui se fondent dans le quotidien. Alors, on confond fréquence et facilité à se souvenir.

«Se tenir dans une file qui se déplace rapidement, ou même à un rythme normal, est une expérience si ordinaire qu'on ne la remarque pas ou on ne s'en rappelle pas. [...] On ne se tourne pas pour dire à nos partenaires: hé, as-tu vu à quel point cette file avance normalement?» écrit le psychologue social américain de l'Université Harvard Daniel Gilbert, dans son livre Stumbling on Happinness.

C'est ce parti-pris de la mémoire pour l'inhabituel qui fait que je me souviens de l'anniversaire surprise que ma blonde avait manigancé pour mes 30 ans et que mon 29e est enfoui quelque part dans mon cerveau... Ou qui fait que vous vous souvenez de l'endroit où vous étiez le 11 septembre 2001 et que le 10 septembre 2001 est tombé dans l'oubli.

Daniel Gilbert estime que c'est aussi à cause de cette oeillère que nous répétons nos erreurs. Il donne l'exemple d'un voyage. On retient les images fortes: une balade à cheval sur la plage, un coucher de soleil, les enfants qui ont tellement de fun dans la mer turquoise qu'ils ne se sont pas chicanés de l'après-midi (un record). Tout le reste du voyage était décevant, mais ce n'est pas ce qui nous vient en tête en y songeant, et on décide de retourner au même tout-inclus l'année suivante...

À l'inverse, un corps étranger dans votre magret de canard peut vous convaincre de ne pas retourner dans un restaurant où les autres services étaient impeccables. Un grincement intense dans un concert peut vous persuader de bouder un orchestre hors pair.

En matière d'expériences, la mémoire est un peu comme un monteur au cinéma ou à la télé. Elle ne conserve que les meilleurs bouts, ceux qui charrient le plus d'émotions, positives ou négatives.

Bref, elle n'est pas très fiable. Or, quand on prend une décision pour l'avenir, c'est sur elle qu'on se base.

Il y a des moyens de se prémunir au moins en partie contre ses failles. Le bon vieux journal intime en est un. Il existe aussi des applications de mood tracking qui permettent d'enregistrer le fil de nos humeurs et de nos pensées. Mais qui a le temps de faire ça?

Peut-être vaut-il mieux simplement se méfier un peu plus de nos intuitions et réfléchir davantage avant de prendre une décision importante. Et pour la file à l'épicerie, le hasard pourra bien trancher.

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