La nostalgie pour les nuls

Samantha Fox jouant la femme fatale lors du... (Photothèque Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Samantha Fox jouant la femme fatale lors du spectacle Nostalgie 80 en avril 2009.

Photothèque Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE/ J'avais du mal à le croire. Sur le parterre du Colisée, ils étaient une dizaine de milliers à trépigner en attendant que Rick Astley, Samantha Fox, Tiffany et Debbie Gibson montent sur scène. Les filles portaient des épaulettes, des leggings fluo, s'étaient gaufré les cheveux et crêpé le toupet.

C'était le 11 avril 2009, soit environ 20 ans après l'apogée de cette brochette de has-been, et pourtant, ils allaient générer les cris les plus aigus que j'aie entendus de ma vie.

Ce que je foutais là? Le Soleil m'avait envoyé faire la critique du spectacle. J'avais 27 ans et les années 80 m'apparaissaient comme une monstrueuse époque musicale. Je n'ai pas ressenti l'ombre d'un frisson en entendant Together Forever.

C'était le contraire dans la foule. Rick Astley n'a eu qu'à faire quelques pas dans son costume noir et à faire résonner sa voix grave pour que la foule tombe en pâmoison. Samantha Fox, jouant la femme fatale et roulant des hanches comme dans ses vieux clips, avait provoqué le même genre d'effervescence.

Le spectacle s'appelait Nostalgie 80 et il portait bien son titre. Pour tout vous dire, je trouvais ça un peu déprimant de voir tous ces gens prêts à débourser je ne sais plus combien pour revenir dans le passé. La veille, je m'étais rendu au Concorde pour interviewer Samantha Fox et j'avais croisé un type dans le lobby qui avait arpenté trois fois l'hôtel - le matin, le midi et le soir - en espérant croiser ses idoles de jeunesse pour leur demander un autographe. «Les années 80, j'écoute rien que ça!» s'était-il enthousiasmé.

Le pauvre, je m'étais dit.

Vue de l'extérieur, la nostalgie revêt souvent les habits de la pitié ou de la condescendance. On plaint ces gens qui ont l'air d'être restés figés à une époque, englués dans le souvenir. Et quand c'est nous, les nostalgiques, ce n'est pas mieux. On avoue un «plaisir coupable» après avoir applaudi des vieux rockeurs au Festival d'été. On a une petite gêne de triper encore sur Star Wars, même si des millions de personnes se sont précipitées au cinéma pour renouer avec Han Solo.

Pour clore l'année dernière, le Bye bye aussi a tapé sur la nostalgie dans son numéro d'ouverture : «2015 nous a ramené Mission: impossible, Terminator, Poltergeist, Star Wars et Jurassic Park, fait qu'on s'est dit qu'au Québec aussi, on avait le droit de recycler nos vieilles affaires»...

J'ai une proposition pour 2016 : on pourrait se sacrer la paix avec la nostalgie. Je sais, c'est difficile, même mon dictionnaire Antidote la définit comme un «état de tristesse causé par le désir de revivre un souvenir passé». Or, je préfère, comme le suggérait le philosophe Ludwig Wittgenstein, laisser à l'usage des mots le soin de lui donner sa signification. Et s'il y a une chose que j'ai comprise en voyant des milliers de personnes glousser devant Rick, Debbie, Samantha et Tiffany, c'est qu'il y a aussi, et peut-être surtout, de la joie dans la nostalgie.

C'est étrange, mais on dirait que la mort est le seul moment où la nostalgie devient légitime. On l'a vu cette semaine avec le trépas de David Bowie. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, à la machine à café : beaucoup ont souri en se remémorant leurs souvenirs emmêlés au fil de sa discographie et de ses chevelures. Pourquoi on ne ferait pas la même chose avec les vivants?

En 2005, j'ai fait une entrevue avec Serge Tisseron, un psychiatre français qui avait écrit un livre sur la photo. Dans ce temps-là, l'appareil photo numérique était à la mode, et ça m'énervait beaucoup quand des amis mitraillaient nos soirées de clichés. M. Tisseron m'avait convaincu de me calmer les nerfs. Il m'avait fait valoir que la photo prolongeait la vie d'un bon moment, notamment en nous permettant de le partager avec d'autres plus tard. «La photographie arrête le temps, mais pour le remettre en route», m'avait-il dit.

La nostalgie sert donc à ça : remettre le temps en route - et en profiter encore un peu.

Notre capacité à savourer les délices d'autrefois peut contribuer à améliorer notre bien-être, ont montré plusieurs études. Mais la nostalgie peut aussi avoir l'effet inverse, quand elle sert de contraste avec le reste de notre vie.

À la fin de mon bac, j'ai passé six mois à Paris. J'habitais la Cité universitaire, une sorte de village étudiant où chaque pays dispose de sa maison et où on peut faire la rumba tous les soirs avec la confrérie internationale des poivrots. J'ai passé là un sacré bon temps. Mais si je me remémore cette période en me disant que j'ai atteint là le summum hédonique, et que je la contraste avec ma vie plus rangée aujourd'hui de père de famille, je me tire dans le pied. Ça ne se compare pas. 

La psychologue américaine Sonya Lyubomirsky, dont je vous ai déjà parlé dans une autre chronique, et trois autres collègues ont montré que les gens qui se disent moins satisfaits de leur existence ont tendance à faire saillir ce genre de contraste plus souvent dans leur esprit et se lamenter que leur vie était plus excitante avant.

Les gens plus heureux, au contraire, ont tendance à déposer leurs gains dans un genre de «compte en banque» de la bonne fortune et de se compter chanceux d'avoir un solde. Et quand ils contemplent leur vie actuelle, ils sont plus enclins à la comparer avec des périodes plus sombres, de sorte qu'elle leur apparaît plus lumineuse. Ça ne veut pas dire de porter des lunettes roses, mais de changer la manière dont nous choisissons de nous souvenir. 

Reste que le meilleur moyen pour que les ravissements du passé continuent de nous enchanter, ajoute Lyubomirsky dans son livre Qu'est-ce qui nous rend vraiment heureux (2014), c'est de se fixer des objectifs pour l'avenir - des objectifs «intrinsèques» qui ont du sens pour nous, et qui ne sont ni imposés par la culture ni par notre entourage. 

Entre-temps, il y aura toujours la nostalgie pour nous faire sourire pendant les jours gris. La veille du spectacle Nostalgie 80, c'était d'ailleurs la modeste ambition de Samantha Fox. «On espère juste que demain soir, les gens vont venir et se remémorer leur adolescence, que tous leurs souvenirs heureux vont ressurgir, et vont leur faire oublier toute la merde qu'il y a dans le monde, m'avait-elle dit. On est là pour ça.»

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