Le poids de non-retour

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Le chanteur du Rammstein, Till Lindemann

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Le chanteur du groupe Rammstein, Till Lindemann, est un ancien espoir de la natation est-allemande. C'est peut-être pour cette raison qu'il aime laisser son torse à découvert sur scène.

Ses épaules et ses pectoraux saillissent derrière le micro, un prérequis pour entonner «Du Hast» avec crédibilité. Des fans du groupe metal industriel ont même créé une page Pinterest consacrée à ses meilleures photos sans t-shirt.   

Un jour, Yannick (nom fictif) voudrait être découpé comme lui. Yannick est un gars de Québec de 28 ans. En décembre 2014, l'étiquette de ses jeans indiquait 50 de tour taille. Il pesait 335 livres et avait la silhouette d'une poire. C'était mal parti. 

Depuis, il a connu son moment «Gaétan Barrette» - il a fondu. Mercredi matin, dans un café de la Haute-Ville, Yannick a discrètement levé son t-shirt devant moi. Des replis de peau étirés par la graisse compactée au fil des ans pendouillaient au bas de son ventre. Par-dessus, un six-pack naissant avait presque créé un vide adipeux. «On dirait une tripe dégonflée» dit-il.  

Yannick a perdu plus de 100 livres. Et il ne lâchera pas tant qu'il n'aura pas l'air de Lindemann en bedaine. Fini les quatre toasts aux bananes et beurre de peanut matinales, les plateaux de 30 sushis et les poutines d'après-brosse. Vive le jogging et le bench press.

On connaît tous des gens comme Yannick qui ont triomphé de leurs mauvaises habitudes sans revenir en arrière. Mon père a fumé pendant 25 ans, a arrêté le 17 décembre 1993, et n'en a jamais grillé une depuis. 

J'ai toujours été fasciné par ce point de non-retour. Il existe un tas de théories pour l'expliquer. On entend souvent parler d'un «déclic», une sorte de moment d'épiphanie où soudainement tu réalises que c'est assez, faut que ça change.

Yannick a eu le sien le 23 mars 2015. C'était le soir, il regardait la série Parks and Recreation. Amateur de mode, il a un coup de foudre pour le veston de tweed de l'acteur Adam Scott. «J'ai fermé la TV, et je me suis dit : moi, je ne pourrai jamais mettre ça...» 

Il aurait aussi pu penser à toutes ces fois où il a pleuré dans une salle d'essayage, aux insultes, aux coups et aux rejets encaissés au primaire et secondaire à cause de son surplus de poids. Mais c'est un simple veston à la télé qui a servi d'étincelle. 

«J'ai décidé que c'était le premier jour du reste de ma vie», raconte-t-il. «Je me suis dit : c'est pas moi, ça, je suis capable de me battre.»

Cette idée qu'il faut un déclic - une sorte d'écoeurantite aiguë de nous-mêmes - pour changer est burinée dans l'imaginaire collectif. Comme mon père ou Yannick, plusieurs se souviennent de la date exacte où leur nouveau moi a pris le contrôle.

Mais souvent, ça ne suffit pas. Il y a beaucoup de gens qui continuent de flamber leur paye à la suite d'une faillite, de crier après leurs ados après une fugue ou de s'empiffrer après un infarctus.

Non, le plus difficile dans le combat contre une mauvaise habitude, ce n'est pas de réaliser à quel point elle nous pourrit la vie, ou même de comprendre d'où elle vient dans le bureau du psy, c'est d'en découdre avec elle.

En général, les habitudes sont très pratiques. Imaginez à quel point on serait crevé s'il fallait réfléchir à la moindre décision et au moindre geste dans une journée.

À force de répéter un comportement, notre cerveau finit par l'automatiser. C'est ce qui nous permet de lacer nos souliers sans regarder, de conduire en pensant à d'autres choses et à Roger Federer de prendre une microseconde pour retourner les services de Milos Raonic.

Des chercheurs ont montré qu'environ 40 % de nos gestes quotidiens relèvent de nos habitudes. Le problème, c'est que certaines d'entre elles se situent aussi du côté obscur. Les neuroscientifiques ont montré qu'une fois ancrées dans le cerveau, elles sont pratiquement impossibles à déloger. Le seul moyen de s'en débarrasser est de les remplacer par de nouvelles.

Quand Yannick a commencé à réduire ses portions, il avait tout le temps faim. Il se brossait les dents neuf fois par jour pour convaincre sa tête qu'il n'avait pas besoin d'un autre snack. Puis, graduellement, il a appris à se contenter d'un oeuf mollet et d'un demi-avocat le matin au lieu de ses quatre toasts-bananes et beurre de peanut. Et il s'est habitué à sortir pour courir quand il avait envie de dévorer son garde-manger.

Pour être sûr de ne pas dépasser la limite calorique qu'il s'est fixé, il a comptabilisé tout ce qui entrait dans sa bouche sur l'application MyfitnessPal. Il s'est aussi inscrit sur un forum sur le réseau social reddit, où il a reçu le soutien d'amis virtuels et partagé ses trucs de perte de poids. Un coach au gym l'a aussi aidé à planifier un entraînement rigoureux dont il n'a pas dérogé.

Ces stratégies - l'automesure (self-tracking), le soutien social et la planification - font partie de celles qui fonctionnent pour vaincre les mauvaises habitudes. Elles ont permis à des sociétés, comme Weight Watchers, ou à des groupes de soutien, comme les Alcooliques anonymes, de faire leurs preuves et de durer. 

Ce n'était pas la première fois que Yannick essayait d'en finir avec la suralimentation, mais il est convaincu que ce sera la dernière. Il n'a pas l'intention d'arrêter de compter ses calories ou de faire des chin-up avant longtemps. «J'ai peur de retomber dans des patterns que j'aime pas», dit-il. 

Yannick pèse aujourd'hui 212 livres. Il porte 36 de ceinture. Il est encore loin d'avoir le torse de Till Lindemann. Mais si le chanteur de Rammstein le croise un jour, j'espère qu'il lui serrera la main.

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