Relaxe, personne n'a remarqué

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L'«effet projecteur» (spotlight effect) est notre tendance à surestimer à quel point les autres remarquent ce qu'on fait et de quoi on a l'air.

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Cette semaine, j'ai jeté un oeil aux trois chemises que je porte en boucle depuis la rentrée, et je me suis dit que je devrais peut-être profiter des soldes d'après-Noël.

Puis j'ai pensé à la robe noire d'Ève Beaudin et j'ai changé d'idée.

Au début de l'été 2009, Ève s'est donné le défi de porter la même robe noire du matin au soir, pendant 34 jours. Elle ne s'autorisait à l'enlever que pour faire du sport et dormir. Je pensais qu'au moins, un collègue ou un ami allait déceler la monotonie et lui lâcher une pointe du genre: «Ouin, tu l'aimes, ta nouvelle robe!»

Eh ben non. «Ce qui m'étonne le plus, c'est que personne n'a remarqué que je porte la même robe depuis trois semaines», confie la journaliste à la caméra de La vie en vert, à Télé-Québec, dans un reportage diffusé en mars 2010.

Ève Beaudin soulevait des questions pertinentes sur notre surconsommation de textile. Mais à côté du débat environnemental, il y avait dans son expérience un étonnant phénomène psychologique - celui qui explique pourquoi personne n'a remarqué la permanence de la robe, alors que du point de vue d'Ève, c'était tellement évident.

En 2000, les psychologues américains Thomas Gilovich, Kenneth Savitsky et Victoria Husted Medvec ont baptisé ce phénomène l'«effet projecteur» (spotlight effect). En résumé, c'est notre tendance à surestimer à quel point les autres remarquent ce qu'on fait et de quoi on a l'air.

L'effet projecteur nous suit partout. Il nous donne l'impression qu'un bafouillage vient de bousiller notre discours, que tout le monde va voir notre bouton dans le front, que notre puissant lancer-frappé va nous attirer les éloges de nos coéquipiers, qu'il vaut mieux rester dans son salon que d'aller au cinéma tout seul.

Gilovich et ses collègues ont prouvé l'existence de ce phénomène avec une série d'expériences fascinantes. Dans l'une d'elles, ils ont fait porter à des étudiants un t-shirt avec un gros plan du visage de Barry Manilow (un chanteur kitsch) devant un groupe. Puis, ils ont demandé aux étudiants d'évaluer combien de personnes se souvenaient de leur embarrassant chandail, et ont comparé ce chiffre avec le nombre d'observateurs qui l'avaient effectivement aperçu. Résultat: les étudiants croyaient en moyenne que deux fois plus de personnes avaient vu la binette de Barry qu'en réalité.

Les chercheurs ont fait le même constat avec un t-shirt jugé flatteur par les étudiants. Dans une expérience connexe, ils ont également relevé que les gens avaient tendance à surestimer le poids de leurs déclarations dans une discussion. Ce qui laisse croire que votre confession éméchée du 31 décembre n'aura sûrement pas survécu jusqu'au jour de l'An.

Cela ne veut pas dire que les gens ont l'observation et la mémoire déficientes. Parfois, ils se rendent compte de votre nouvelle coupe de cheveux. C'est juste qu'en général, ils sont trop absorbés par eux-mêmes pour s'en aviser.

«Dans le triomphe comme l'embarras [...], nous sommes chacun au centre de notre univers, écrivent Gilovich et ses collègues. Et comme nous sommes concentrés sur nos propres comportements, il peut être difficile d'évaluer combien - ou combien peu - ils sont remarqués par les autres.»

Quand j'étais ado, j'avais plus souvent le sentiment que le projecteur se tenait au-dessus de ma tête. Je ne levais pas la main en classe pour ne pas avoir l'air trop intello, je ratais un tas de rencarts potentiels parce que j'avais peur de dire allo à une fille dans un bar, et j'acceptais d'embarquer avec des conducteurs ivres de vitesse pour ne pas paraître téteux.

La lumière du projecteur faiblit un peu avec l'âge, je pense, mais elle reste quand même assez vive pour que la crainte d'avoir l'air con nous décourage de tâter l'inconnu.

Heureusement, il y a plusieurs moyens de contrer l'effet projecteur. La méditation, qui entraîne notre cerveau à se soucier d'autres choses que ses ruminations, en est un. Un loisir ou un travail qui absorbe nos méninges au point où on a l'impression que le temps s'arrête - ce qui est appelé l'état de flow - en est un autre.

Sinon, Thomas Gilovich et ses collègues suggèrent de se rappeler d'Abraham Lincoln, qui disait que les gens n'allaient ni remarquer ni retenir la plupart des choses qu'on a dites ou faites. «Bien sûr, Lincoln avait tort à propos de lui-même et ce discours en particulier, écrivent-ils. Mais il y a si peu de Lincoln...»

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