Le sourire de la brigadière

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Le matin, en allant reconduire mes filles à l'école et à la garderie, je croise deux brigadières. La première nous gratifie d'un large sourire et nous dit toujours «bonne journée!» en nous escortant de l'autre côté de la rue.

Ça me laisse de bonne humeur le temps de déposer ma plus vieille. Elle se met en rang avec les autres élèves de la maternelle, qui tanguent tous un peu avec leurs boîtes à lunch trop lourdes. Je m'installe sur le bord de la clôture et je lui fais des tatas en espérant que sa petite face s'illumine. Souvent, elle ne me voit pas, mais je suis content quand même.

Un peu plus et je poursuis mon chemin en sifflotant, pendant que la petite s'amuse à spotter les écureuils de sa poussette. C'est là que je croise la deuxième brigadière. Comme chaque matin ou presque, elle affiche un resplendissant air bête. Elle ne dit pas un mot, ne nous regarde pas, et maudit que ç'a l'air pénible de nous aider à traverser l'intersection.

Ça me met systématiquement en rogne. Non seulement elle a cassé mon p'tit bonheur, mais je me sens bougon jusqu'à la garderie. C'est comme si elle avait réussi à aspirer la bouffée de bonheur que m'avait donné la première brigadière et la fierté de voir ma fille entrer à l'école.

C'est con, je le sais. J'ai beau essayer de l'ignorer, de chasser ses manières bourrues de mon esprit, elle réussit toujours à assombrir un peu mon humeur le reste du chemin. Il paraît que c'est normal. Les émotions négatives ont toujours le dessus sur les émotions positives.

Ce principe porte un nom : le biais de négativité. «Les psychologues découvrent encore et encore que l'esprit humain réagit aux mauvaises choses plus vite, plus fort et plus longtemps qu'aux bonnes choses, décrit le psychologue social Jonathan Haidt, de l'Université de New York (NYU), dans son livre L'hypothèse du bonheur (2013). Il ne suffit pas de vouloir regarder les choses du bon côté; notre esprit est configuré pour détecter et réagir aux menaces, aux attaques et aux revers.»

Des chercheurs ont trouvé des exemples de ce principe dans un tas de sphères. Au casino, les joueurs souffrent beaucoup plus d'une perte qu'ils se réjouissent d'un gain équivalent. Un repas est beaucoup plus facilement souillé par une patte de mouche que purifié. Les gens estiment en moyenne qu'il faudrait 25 actes héroïques pour compenser un meurtre. Dans un couple, le psychologue John Gottman a calculé qu'il faut au moins cinq bonnes actions pour en réparer une mauvaise. Et j'imagine que le ratio doit augmenter en cas d'infidélité.

Le principe s'applique à ce genre de bouleversements émotionnels, mais aussi aux banales interactions de la vie quotidienne. Au Starbuck près du Soleil, par exemple, les employés de la chaîne ont commencé à écrire nos prénoms sur les verres il y a un bout de temps. Je ne suis pas le plus grand fan de la chaîne, je préfère les lattés de la Brûlerie Saint-Roch pas loin. C'est anodin, mais quand ils ont instauré l'écriture des prénoms, j'ai eu plus envie de retourner les voir. Comme si ça rendait nos relations plus conviviales.

Il faut dire que, dans ce temps-là, à la Brûlerie, il y avait au comptoir un hipster avec un air bête du calibre de la brigadière. J'ai délaissé l'endroit quelques mois pour le compétiteur, jusqu'à ce qu'une nouvelle barista prenne la place du fendant. Quel sourire elle avait! Le genre qui te réchauffe le coeur même au creux du vortex polaire. Depuis, je suis redevenu un client fidèle, avec quelques trahisons occasionnelles de l'autre côté du boulevard Charest.

Des chercheurs se sont échinés à découvrir la mathématique des sourires, le ratio précis d'interactions positives à atteindre pour que votre bonheur net ne soit pas négatif à la fin de la journée. La psychologue américaine Barbara Fredrickson, avec l'aide du statisticien brésilien Marcel Losada, croyait l'avoir trouvé : il fallait trois interactions positives pour combler une interaction négative. Ils l'ont baptisé le ratio de Losada.

Mais d'autres chercheurs ont ensuite démontré que les calculs de Losada ne tenaient pas la route. Fredrickson a répliqué en disant qu'il ne fallait pas jeter le bébé avec l'eau du bain et a montré, plusieurs recherches empiriques à l'appui, que l'intuition de départ demeurait : au quotidien, il faut que les interactions positives surpassent de plusieurs fois les interactions négatives pour ne pas se coucher marabout.

Barbara Fredrickson propose une stratégie pour y arriver. Le mot qu'elle emploie a acquis une connotation tellement cul-cul que j'ai peur de l'écrire sans vous faire fuir. Et j'ai nommé : la positivité. À ne pas confondre avec la pensée positive, cette arnaque new age qui a fait la fortune de l'auteure du Secret et d'autres gourous de la croissance personnelle.

Fredrickson ne parle pas de la positivité comme une force mystique de l'esprit, en vous baratinant que si vous n'obtenez pas une promotion, c'est parce que vous n'y avez pas pensé assez fort. Elle ne fait pas référence non plus à un genre d'optimisme naïf qui vous contraint à voir du positif même dans les pires saloperies que la vie vous balance.

Non, la psychologue parle de maximiser les interactions positives et d'un état d'esprit général qui nous incite à ne pas les laisser filer. Le collègue qui vous annonce le feu vert à un nouveau projet? Donnez-lui un high-five et savourez la victoire avec lui. Vous vous inquiéterez plus tard du délai de livraison serré. Fiston s'est levé à 5h30 ce matin? Si ça n'arrive pas tous les jours, profitez-en pour vous coller un peu au lieu de le renvoyer seul dans sa chambre à poireauter les yeux ouverts, en attendant le petit soleil sur son cadran. Vous croisez une brigadière désagréable le matin? Essayez de faire comme une autre famille que j'ai vue cette semaine. Ils lui ont dit bonjour en premier. Je n'en revenais pas, mais elle a répondu : bonne journée.

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