Je m'en foodisme

Chaque fois qu'on aime ce qu'on boit ou... (123RF/Hongqi-Zhang)

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Chaque fois qu'on aime ce qu'on boit ou on mange, on dirait qu'on se sent obligé de justifier notre appréciation en décrivant nos sensations. Des fois, on ne pourrait pas juste savourer et se la fermer?

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Kamila Tarczon soupait dans le noir au restaurant Ô 6e sens, à Québec, quand son serveur aveugle lui a versé un deuxième verre de vin. Sa langue et son nez ont tout de suite reconnu la bouteille. Elle en était certaine, c'était son vin préféré, un sauvignon blanc de Kim Crawford.

Elle s'en est même vantée à son chum. «J'étais vraiment sûre de ma shot», raconte-t-elle. 

C'est lorsqu'elle a pu regarder le menu à la fin du repas qu'elle a constaté que c'était du vin... rouge. Et d'habitude, elle n'aime pas le vin rouge. 

Ses amis prennent son avis avec scepticisme, maintenant, quand vient le temps de choisir à la SAQ. «J'ai perdu toute crédibilité!»

En ces temps de foodisme omnipotent, il y en a plusieurs, dont moi, à qui ce genre de leçon d'humilité ferait du bien. 

C'est vrai, partout à la télé, dans les magazines, au bistro du coin et à votre brunch le dimanche, on célèbre les prouesses de nos papilles. Chaque fois qu'on aime ce qu'on boit ou on mange, on dirait qu'on se sent obligé de justifier notre appréciation en décrivant nos sensations.

Des fois, on ne pourrait pas juste savourer et se la fermer? Cette semaine, par exemple, j'écoutais la dernière émission de Curieux Bégin sur le site de Télé-Québec. Curieux recevait un pro du café et les deux autres gars et la fille autour du comptoir dégustaient son breuvage, extrait la première fois et infusé la deuxième, si je me souviens bien. 

C'était amer, fruité, floral; ça goûtait le tabac, le citron, le bleuet, le chocolat...! Constatant le trop-plein de qualificatifs, Bégin a mis fin au segment avec un compromis en forme de platitude. «Y'a 50 000 façons de le boire, mais l'important c'est que ce soit bon dans ta bouche et que t'aies du plaisir.» 

Il n'avait pas tort. Sur la couverture du magazine New Yorker du 16 novembre, il y avait une hilarante caricature d'un scientifique qui se fait couler un expresso à partir d'une machine ultra-sophistiquée comprenant de multiples écrans d'ordinateur, une soucoupe satellite et un panneau solaire. Ça résumait tous les excès foodisme et ses penchants absurdes. 

Dans cette célébration épicurienne de nos sens, c'est comme si on avait perdu de vue les autres influences qui guident notre appréciation. Prenons le vin: le prix, l'année, la région d'origine, la marque, l'étiquette et la forme de la bouteille teintent tous notre jugement. Ce qu'on pense du vin compte autant, sinon plus, que son goût. 

Vous en doutez? Un tas de chercheurs ont eu l'idée de vérifier. Leurs expériences reposaient souvent sur la même méthode: ils prenaient deux groupes de personnes, leur faisaient boire ou manger exactement la même chose, mais leur présentait différemment. Après, ils leur demandaient de décrire leur appréciation. 

Même les sommeliers ont été mis à l'épreuve. Dans une étude, par exemple, le même Bordeaux a été présenté comme «vin de table» ou un «grand cru». Parmi les 52 experts qui lui ont goûté, 40 ont trouvé que le vin sophistiqué valait le coup, alors que seulement 12 ont dit ça à propos du vin bon marché. 

C'était pourtant le même vin... Le grand cru était décrit comme «agréable, boisé, complexe, équilibré et rond», alors que le vin de table était «faible, court, léger, faux et mal fait». 

Pire, dans une autre étude, plusieurs sommeliers n'ont pas été capables de reconnaître un vin blanc servi dans un verre noir et présenté comme un vin rouge, relevant même ses «notes de fruits rouges». De quoi rassurer Kamila. 

Ça ne veut pas dire les sommeliers sont une gang de pas fiables et ne valent pas mieux que certains conseillers à la SAQ qui feignent de connaître leur affaire. Ça veut juste dire que personne n'est une machine à détecter la chimie alimentaire. 

«Les sensations sont toujours teintées par nos croyances», explique le psychologue Paul Bloom dans son livre How Pleasure Works, où sont recensées ces expériences.  

La bouffe, on le devine, n'est pas non plus exempte de ces influences extragustatives. Dans une autre expérience, des barres de protéines goûtaient moins bon si elles étaient décrites comme des «protéines de soya»; le jus d'orange était meilleur s'il était d'un orange plus brillant; le yogourt et la crème glacée étaient plus savoureux s'ils affichaient une haute teneur en matières grasses; le goût du Coke était supérieur dans un verre avec le logo de la marque. 

Les marketeux ont compris ça depuis longtemps. C'est pour ça qu'ils affublent l'emballage de mon poulet d'un paysage bucolique, alors que le pauvre n'a peut-être vu que des néons toute sa vie. 

Malgré tout, il y en a encore des foodies qui s'entêtent à nous faire croire que non, ils sont parfaitement objectifs. Cette obstination a, à mon avis, plus à avoir avec notre angoisse du statut social. Savoir reconnaître les subtilités des saveurs et des arômes semble de plus en plus considéré comme une marque de raffinement et faudrait pas que les autres pensent qu'on est des incultes du palais. 

Je n'irais pas jusqu'à dire que le foodisme n'est qu'une forme de vanité bourgeoise. Je suis moi-même foodie de temps en temps. Je suis ravi d'avoir laissé le chef anglais Ottolenghi révolutionner mes plats végés avec ses émeutes d'herbes et d'épices, et je me soumets volontiers à ses interminables listes d'ingrédients. Mais il y a des jours où je n'ai pas envie de décrypter les nuances de ma soupe aux pois Habitant pour m'en délecter. 

Bref, ces temps-ci, me semble que ça ne nous ferait pas de tort, un peu de je m'en foodisme.

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