Ils n'auront pas ma peur

Un migrant tient une affiche disant «Où s'en... (AP, Giannis Papanikos)

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Un migrant tient une affiche disant «Où s'en va l'humanité» à la frontière grecque. Les neurosciences et la psychologie se sont intéressées de près à la relation entre la peur et la prise de décision. S'il y a une à chose retenir, c'est que la raison fout le camp quand on a la trouille.

AP, Giannis Papanikos

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / Vendredi dernier, Antoine Leiris a perdu l'amour de sa vie et la mère de son fils au Bataclan. Deux jours plus tard, le journaliste de France Bleu a publié une lettre sur Facebook, où il s'adresse aux terroristes.

«Vous voulez que j'aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un oeil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu, écrit-il. [...] Vous l'avez bien cherché pourtant, mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes.» 

En lisant ça, cette semaine, j'ai pensé nous, à Québec, et au vent de crainte envers les réfugiés syriens qui a soufflé sur la ville et s'est engouffré dans le veston de Régis Labeaume. Toute la semaine, le maire a justifié ses tergiversations en disant que les «gens ont peur».  

Aux dernières nouvelles, la peur est une émotion - au même titre que la colère repoussée par Antoine Leiris. Et on peut se demander à quel point elle devrait influencer nos décisions collectives.    

Les neurosciences et la psychologie se sont intéressées de près à la relation entre la peur et la prise de décision. S'il y a une à chose retenir, c'est que la raison fout le camp quand on a la trouille.   

Une partie plus primitive et très réactive de notre cerveau prend alors les commandes. Elle peut nous sauver la vie s'il faut réagir vite, en sortant d'une maison en feu ou en mettant le pied sur le frein pour éviter une collision. Mais pour analyser un problème complexe, vaut mieux s'adresser à un autre département cérébral. 

Apeurés, les humains ont entre autres tendance à surréagir aux informations qui confirment un stéréotype et à négliger celles qui le contredisent. Il a suffi par exemple qu'un passeport de la Syrie soit retrouvé près d'un kamikaze au stade de France pour que les soupçons de terrorisme s'amplifient à propos des réfugiés syriens.

Le psychologue et Prix Nobel d'économie Daniel Kahneman et son défunt collègue Amos Tversky ont expliqué ce phénomène par ce qu'ils appellent les «heuristiques», en gros des raccourcis mentaux dont on se sert pour évaluer la probabilité que quelque chose se produise. Ces raccourcis génèrent automatiquement une série d'images en tête. Et plus elles nous viennent facilement à l'esprit, plus on a l'impression qu'elles correspondent à la réalité.

C'est ce qui fait qu'on surestime la proportion de roux chez les Irlandais, de riches parmi les conservateurs ou d'introvertis parmi les bibliothécaires. 

La peur nous rend donc plus prompts à emprunter ces raccourcis - et à prendre des décisions irrationnelles. Après le 11 septembre, par exemple, de nombreux Américains se sont mis à faire de longs trajets en voiture plutôt que de prendre l'avion, alors que la probabilité de mourir dans un accident de voiture restait beaucoup plus élevée.

Pourtant, une stratégie optimale existe pour évaluer rationnellement un risque - ça s'appelle des statistiques.

Pour savoir si les pays d'accueil des réfugiés courent un risque d'attentat supplémentaire, mon collègue Jean-François Cliche a ainsi épluché une banque de données, la Global Terrorism Database (GTD), disponible sur le site de l'Université du Maryland. Il a compilé les actes terroristes réussis - ou ratés - au Canada, aux États-Unis et en Suède entre 2000 et 2014. 

Bilan? Aucun réfugié parmi les auteurs d'attentats au Canada et en Suède. Aux États-Unis, il y en avait 2 sur 222 attaques, mais les auteurs habitaient chez nos voisins depuis plusieurs années. Dans l'ensemble, l'immense majorité des attentats étaient commis par des «natifs» du pays.

Ça ne veut pas dire que le risque qu'un réfugié se radicalise et passe à l'acte est nul. Mais la probabilité que ça arrive est certainement moins gonflée que nos craintes peuvent nous le suggérer.  

Alors quand je pense à Antoine Leiris, à son petit Melvil et aux réfugiés qui s'en viennent à Québec, j'ai envie de dire une chose aux fous d'Allah: non, vous n'aurez pas ma peur.

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