Manifeste pour une maison libre

Le propriétaire m'a vanté le potentiel d'aménagement: tu... (Le Soleil, Marc Allard)

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Le propriétaire m'a vanté le potentiel d'aménagement: tu vas voir tout ce que tu peux mettre là-dedans! Je lui ai dit non merci, je vais meubler avec l'espace.

Le Soleil, Marc Allard

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<p>Marc Allard</p>
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) CHRONIQUE / J'habite seul dans un vaste loft du Vieux-Québec. Je n'ai pas de frigo, pas de poêle, et si le plancher ne devenait pas aussi froid l'automne, je n'aurais pas de matelas non plus.

Il y a deux semaines encore, je dormais sur un matelas gonflable. Je le posais sur un tapis de sol, que je surnomme affectueusement mon «p'tit bleu». Il me manque.

Rassurez-vous, ma santé mentale va très bien. Je travaille 35 heures par semaine et j'ai un bon salaire. C'est juste que, pour la première fois de ma vie, je suis seul à décider de ce qui entre chez moi. Et je suis très sélectif. 

Il y a à peine quatre mois, j'habitais dans une grande maison de Montcalm. Mon fils, qui a grandi trop vite, est parti vivre à fond sa passion du snowboard et de la montagne dans l'Ouest canadien. Ma blonde et moi on s'est retrouvés seuls. Après 25 ans de vie commune, on s'est séparés. 

Tout ce temps-là, j'ai vécu dans une maison full equipped, comme on dit. Nos besoins étaient parfaitement comblés. Le problème, c'est qu'avec le temps, les besoins se dissipent et les objets restent. Je m'en rendais plus ou moins compte avant, mais ça m'étouffait. 

Dans les années 1980, avant de me caser et de fonder une famille, j'étais fasciné par une photo de Steve Jobs. On voit le cofondateur d'Apple assis par terre dans un salon presque vide. Le gars avait 100 millions $ à la banque à 27 ans, mais une idée tellement élevée du design qu'il préférait meubler son appartement avec l'espace plutôt qu'avec des meubles médiocres. Quand il a emménagé avec sa femme Laureen, il a mis huit ans avant de s'acheter un sofa. 

Quand j'ai visité mon appart au printemps, le propriétaire m'a vanté le potentiel d'aménagement: tu vas voir tout ce que tu peux mettre là-dedans! Je lui ai dit non merci, je vais meubler avec l'espace.

***

Depuis sept ans, je cours beaucoup et je participe à ce qu'on appelle des ultra-marathons. J'ai fait la traversée de la Gaspésie par le sentier des Appalaches;  j'en ai fait trois dans le Sahara, au Maroc; le dernier s'étirait sur 200 km dans la cordillère des Andes, au Pérou, à une moyenne de 4000 m d'altitude. Si j'ai retenu une chose de ces courses extrêmes, c'est qu'on n'a pas besoin de grand-chose pour vivre, même quand on pousse notre corps dans ses derniers retranchements. De l'eau, un peu de bouffe et un toit quand il fait trop froid, c'est l'essentiel. 

Dans le Sahara, j'ai dormi à la belle étoile sur le même p'tit bleu que dans mon appart. Durant la course, je ne transportais jamais plus que huit kilos sur moi, dont la moitié était de la nourriture déshydratée. Chaque fois que je reviens à Québec, vous imaginez que j'ai l'opulence à fleur de peau. La plupart des objets m'apparaissent futiles. À commencer par ceux qui se sont empoussiérés chez moi. J'ai juste une envie: m'en débarrasser. 

Je sais, je suis un peu excentrique. Je ne dis pas que tout le monde devrait m'imiter. Mais quand je que vous vois, avec vos placards et vos garages qui débordent, je me dis que ça vous ferait du bien un peu de vide. 

Je suis sûrement plus sensible que la moyenne à l'encombrement. Je n'y peux rien: ça me fait l'effet d'un bombardement visuel. Plus le décor est saturé, plus j'ai de la misère à être relax, physiquement et mentalement. 

C'est stressant, des objets. Dès que vous les croisez, ils vous susurrent: nettoie-moi! entretiens-moi! télécharge ma nouvelle version! Et au moment où vous avez besoin d'eux, ils se planquent pour être sûrs que vous les retrouviez juste le lendemain. 

Pour moi, less is more. Dans mon appart, je peux faire l'inventaire de mes possessions en moins de 20 minutes. J'en aurais eu pour une semaine dans mon ancienne maison.

Bien sûr, il y a des fois où je craque. J'ai récemment acheté un grille-pain pour mes toasts le matin. Par contre, je me débrouille très bien sans frigo. Je fais mes courses à mesure au Marché du Vieux-Port et j'ai cessé de gaspiller de la bouffe. Je ne n'habitue toujours pas au matelas, il occupe encore trop de place à mon goût, mais que veux-tu.  

Je dispose aussi de quelques vêtements, d'un Mac, d'un ballon suisse et d'un bout de porte traditionnelle achetée à un artisan touareg dans le Sahara. Je l'ai posé sur une caisse de bois RONA et j'ai placé quatre coussins autour. Ça fait une très jolie table. 

Au fond, l'équation est simple: vivre avec moins me rend plus heureux. J'ai lu dans Fast Company qu'une fois vos besoins primaires comblés, l'argent n'apporte pas beaucoup de bonheur additionnel. La plupart des gens pensent qu'en investissant leur supplément de fric dans les objets, ils font une bonne affaire. C'est logique, comme le matériel dure plus longtemps, il devrait nous rendre plus heureux à long terme qu'une expérience ponctuelle, genre une excursion ou un cours de tennis. 

Mais c'est un mirage. On s'habitue vite à nos bébelles, alors que les souvenirs et les habiletés charpentent notre identité. Si vous avez une date ou que vous rencontrez quelqu'un pour la première fois, allez-vous lui parlez de vos voyages ou de votre divan modulaire? 

Dans les prochains mois, j'espère dépouiller mon logis d'encore plus de trucs. Je vous le dis, ça libère. Quand j'étais étudiant, je peignais des portraits pour les touristes dans le Vieux-Québec. Comme mes murs sont presque vacants, je vais installer une grande toile 4 X 8 et enfin recommencer à peindre. C'est comme si la surface libre avait rallumé cette facette de ma créativité. 

J'aime les grands espaces. En même temps, je me dis que je serais le candidat idéal pour une de ces Tiny House, ces maisons grosses comme des cabanons, où chaque bidule de trop est un sacrilège. 

En attendant, j'ai d'autres inspirations pour mon appart. Connaissez-vous l'histoire de Graham Hill? Dans la mi-vingtaine, ce Québécois expatrié à Seattle a vendu sa firme de consultants Web 10 millions $. Il s'est acheté une maison centenaire de 3600 pieds carrés. Il a embauché un acheteur professionnel pour la remplir et s'est empressé de stationner une Volvo noire turbo dans son entrée.  

Il réside maintenant à New York, dans un appartement de 400 m2 plus petit que le mien. Tout ce qu'il possède entre dans une grosse boîte de déménagement. Il dort dans un lit qui se déplie du mur. Il est propriétaire de six chandails, dix bols multiusages et de 10% des livres qu'il possédait jadis. 

Il a lancé un site, LifeEdited.com, voué à la promotion de la décroissance et des micro-appartements. Les locataires de ce genre de logement n'ont pas le choix de maximiser l'utilité des objets. Ils se passent de tout le reste, à moins de le partager avec leurs voisins. 

Je ne crois pas que ces microappartements soient arrivés à Québec. Mais je vous jure, d'ici la fin de l'automne, mon matelas va se rabattre sur le mur. 

***

Cet article est écrit au «je», mais ce n'est pas moi qui parle. C'est un homme qui préfère garder l'anonymat et que j'ai interviewé dans l'appartement en question. Je confirme, c'est le désert là-dedans. 

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