Le médecin qui n'est pas médecin

Kremena Stefanovska a étudié six ans à l'Université... (Le Soleil, Yan Doublet)

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Kremena Stefanovska a étudié six ans à l'Université de Sofia. Elle a pratiqué pendant neuf ans la médecine en Bulgarie. À son arrivée au Québec, quand elle a rempli les papiers d'immigration, elle a dû signer un document stipulant qu'elle ne pourrait pas se trouver d'emploi comme médecin.

Le Soleil, Yan Doublet

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(Québec) CHRONIQUE / Kremena Stefanovska a toujours voulu être médecin, son père était médecin, elle est devenue médecin.

Elle a étudié six ans à l'Université de Sofia.

Elle a pratiqué pendant neuf ans.

Elle a eu deux beaux enfants, un congé de maternité de deux années chaque fois, «avec une troisième année si on voulait, mais pas payée.» J'ai écarquillé les yeux. «Madame, vous savez, ce ne sont pas les mêmes salaires qu'ici.» Dans la Bulgarie communiste de Kremena, elle gagnait 200 $ par mois.

Son mari est un scientifique, il avait l'occasion de sortir du pays, il est d'abord allé en Allemagne avant d'être invité au Centre de recherche en cancérologie de l'Hôtel-Dieu à Québec. Kremena a suivi avec ses deux enfants. «Quand on a rempli les papiers d'immigration, ils m'ont fait signer un document, je devais accepter de ne pas pouvoir me trouver d'emploi comme médecin.»

Mais Kremena est têtue. «Je me suis dit que j'arriverais quand même à travailler comme médecin, que j'allais au moins essayer.» Elle s'est pointée à l'hôpital pour offrir ses services, on l'a gentiment remerciée. Elle a passé l'examen du Collège des médecins. «Si on réussissait à être dans les premiers 10 %, ça nous donnait le droit de suivre la formation en médecine.»

Pas le droit de travailler, le droit de recommencer à zéro.

Kremena a compris le message. Elle avait besoin de travailler, elle s'est retroussé les manches. «Je me suis dit que moi, ce que j'aimais, c'est de soigner les gens. Si je ne pouvais pas leur toucher comme médecin, j'allais trouver une autre façon.»

Elle a offert ses services comme préposée aux bénéficiaires dans une agence. «J'ai commencé en bas de l'échelle. Je suis allée à François-Charon, j'ai donné des soins privés. J'ai été embauchée pour aider une dame d'une quarantaine d'années atteinte de sclérose en plaques. Personne ne voulait aller s'occuper d'elle. Moi, j'ai adoré, j'y allais presque sept jours sur sept.»

Pour le prix d'une préposée, elle avait un médecin juste à elle.

Kremena a frappé à la porte des Oblats, sur le chemin Ste-Foy, pour se faire embaucher comme préposée. La religieuse qui s'occupait de l'embauche lui a proposé le poste d'infirmière. «Je lui ai dit : "Mais, je ne suis pas infirmière..." Elle m'a répondu : ''Non, tu n'es pas infirmière, tu es médecin.''»

Comme si Kremena l'avait oublié.

«J'ai commencé à trois jours par semaine, je suis passée à cinq. L'été, je m'occupais de la maison à moi toute seule. C'était ma place.»

Elle s'est inscrite à l'université en soins infirmiers. «Les enfants commençaient l'école, j'ai fait mon bac à temps partiel», tout en continuant à travailler à temps plein auprès des Oblats. «Ça m'a pris un peu plus de temps, mais j'ai réussi à décrocher mon baccalauréat en soins infirmiers.»

La maison des Oblats a fermé en 2006. «J'ai donné mon nom au public. J'ai tout de suite commencé à travailler à l'Hôpital général de Québec, j'y suis encore.» Kremena est aujourd'hui chef d'équipe. «Quand j'appelle le médecin, je sais comment lui parler, comment lui expliquer. Il sait que je n'appelle pas pour rien.»

Elle parle la même langue.

«J'adore vraiment mon travail, le contact humain me donne confiance, ça me donne de la chaleur. Comme infirmière bachelière, je peux faire plein de choses. Je peux prescrire certaines choses, je peux évaluer. On a quand même beaucoup de pouvoirs, le médecin n'est pas toujours sur place.»

Elle oublie encore qu'elle est médecin.

Son père, lui, ne l'a jamais oublié. «Mon père est venu me voir plusieurs fois. Il ne comprenait pas pourquoi je ne pouvais pas être médecin ici. Il voulait que je poursuive la tradition familiale. Pour mon père, ce n'était pas pareil.»

Ce n'est pas pareil. Dans un contexte où on manque de médecins de famille, la moindre des choses serait de ne pas se priver de ceux qui frappent à la porte. Qu'on leur donne une formation, une mise à jour. Qu'on ne leur demande pas de recommencer à zéro comme si le corps d'un Bulgare n'avait rien à voir avec le corps d'un Québécois.

«J'aime le contact humain. J'aime soigner les patients quand ils sont en détresse, en souffrance. C'est mon domaine, soulager les gens, les rassurer, rassurer les familles. J'aime ça m'asseoir avec eux, prendre le temps de les écouter, de leur donner des explications.» Même si, depuis 10 ans, la charge de travail est de plus en plus lourde, les employés de moins en moins nombreux. 

Je prendrais Kremena comme médecin demain matin.

Elle s'est faite à l'idée que ça n'arrivera pas. «Ça ne me manque plus. Je n'ai pas perdu le contact avec les malades. Je suis reconnaissante d'avoir trouvé un milieu où je peux soigner les gens. Je donne des soins, je me sers de mes connaissances. Je suis médecin, mais je ne suis pas médecin.»

Je suis comme son père, je ne me fais pas à l'idée.




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