Treize minutes de trop, encore

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Marie-Noëlle se sent bien malgré son retour en CHSLD, celui de Loretteville, à la fin juin.

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) CHRONIQUE / Marie-Noëlle est retournée en CHSLD.

À 42 ans.

Je l'y avais rencontrée la première fois il y a cinq ans, elle avait été placée contre son gré, parce qu'elle avait besoin de 13 minutes de soins de trop par jour pour obtenir un logement adapté.

Elle a refait la demande au même endroit, refusée encore.

Marie-Noëlle, à force de se battre, était parvenue à sortir du CHSLD. Elle vivait en appartement depuis deux ans avec Amal, sa préposée colocataire, et la petite famille d'Amal. Mais Amal a dû déménager dans plus petit.

Trop petit pour Marie-Noëlle.

Retour à la case départ, donc. À une différence près, et pas la moindre. «Cette fois-ci, je sens qu'ils cherchent vraiment une autre solution.» On lui a promis que le CHSLD était «en attendant mieux», en espérant qu'il arrive avant Godot. On a placé son nom sur des listes d'attente, elle attend.

Il y a cinq ans, on essayait de la convaincre que sa place était en CHSLD, avec des voisins qui n'avaient pas toute leur tête.

Pas cette fois.

Fin juin, Marie-Noëlle est débarquée au CHSLD de Loretteville, à côté de l'hôpital Chauveau où elle est née, où, faute de médecin sur place, elle a manqué d'air.

Triste ironie.

Je lui ai rendu visite le jour où elle est arrivée, avec ses quelques bacs en plastique, sa vie tient dans bien peu de choses. Deux personnes étaient dans sa chambre pour qu'elle s'y sente chez elle, ils avaient déjà posé au mur le collage de ses photos de voyages et de sauts en parachute.

Elle a sauté 23 fois.

D'être parachutée, elle a l'habitude. Même si elle a trouvé l'atterrissage difficile quand même, de se retrouver seule dans sa chambre, de ne plus entendre les enfants d'Amal, de ne plus sentir les effluves de sa cuisine. 

Ce jour-là, Marie-Noëlle suait à grosses gouttes, la petite lumière rouge accrochée à ses lunettes a pointé ces mots sur le grand tableau posé devant elle. «Je suis fatiguée.» Elle avait traversé une montagne russe d'émotions, avait attendu des semaines sans savoir où elle allait habiter après le 1er juillet.

Elle a eu une place huit jours avant.

Elle est arrivée au CHSLD juste avant le long congé de la Confédération. Avant de partir pour sa longue fin de semaine, Karl-Éric, l'intervenant social, a essayé de faire accélérer le branchement de Vidéotron.

Peine perdue, c'était la veille du Grand déménagement.

Il était 16h15, il aurait déjà dû être parti, il a demandé à Marie-Noëlle s'il pouvait faire quelque chose pour elle avant de partir. «Oui. Deux shooters de téquila.» La bouteille était sur la commode, avec la salière et un demi-citron. Karl-Éric a rempli le petit verre, il a tranché le citron et a pris la salière.

Marie-Noëlle a balancé sa tête vers l'arrière, la bouche grande ouverte.

Cul sec.

Je suis retournée la voir trois semaines plus tard, l'air conditionné installé à la fenêtre de sa chambre, j'ai remarqué son sourire. Avec le temps, j'ai appris à voir quand elle souriait. J'ai même réussi à l'attacher à son fauteuil roulant.

Nous sommes maintenant amies.

Marie-Noëlle ne mâche pas ses mots, au figuré. Lorsque quelque chose ne fait pas son affaire, elle ne se gêne pas pour le dire. Comme la fois où elle m'a écrit après la visite d'une préposée formée à la va-vite qui l'avait blessée au dos.

Je me suis assise sur son lit, les yeux rivés sur le tableau. 

- Je suis super bien ici.

- Tu es bien?

- Oui.

J'avais bien lu. Malgré toutes ses appréhensions, Marie-Noëlle se sent bien. Elle se sent respectée. Elle reçoit deux bains par semaine, se couche à l'heure qu'elle veut. Elle mange son chips - à ses frais - chaque soir avec l'aide d'un préposé. 

Avec une couple de shooters.

«Il n'y a pas seulement le bain et le chips qui font la différence, a tenu à préciser Marie-Noëlle. Il y a les sourires. Les gens sont souriants. Ça ne prend pas grand-chose pour nous faire sentir bien. Un simple sourire.»

Le CHSLD de Loretteville n'a pourtant rien d'une merveille d'architecture, un édifice en briques brunes qui ne paie pas de mine. À l'intérieur, ça sent bon. Quand on sort de l'ascenseur, au troisième étage, on remarque une petite affiche au mur, Boulevard de la Bonne chanson.

Ça donne le ton.

Le CHSLD est petit, un peu plus de 70 résidants répartis sur trois étages. Des chambres individuelles. J'ai appelé au CIUSSSCN, Centre intégré de soins et de services sociaux de la Capitale nationale, pour savoir le «secret de Loretteville», un CHSLD comme les autres, mêmes ratios, mêmes budgets qu'ailleurs.

On m'a parlé de l'implication des familles, d'une augmentation de personnel à l'automne. «On s'est aperçus qu'on était sous les ratios», m'a expliqué Nancy Drouin, directrice adjointe du programme de soutien à l'autonomie. «C'est un paquet d'ingrédients. Et on travaille beaucoup sur l'accueil. C'est la clé.»

C'est la moindre des choses.

Elle a confirmé qu'on cherchait autre chose pour Marie-Noëlle. «Dans notre esprit, c'est une situation transitoire. Pour elle et pour la clientèle plus jeune, comme elle, on regarde des options qui sont plus proches d'un vrai milieu de vie, qui convient mieux à leur situation et à leurs besoins.»

Les options sont rares. Les listes d'attente, longues.

Mais au moins, cette fois, Marie-Noëlle ne se sent pas en prison. Vendredi dernier, elle a sauté en parachute, toujours en tandem, ça faisait un an qu'elle ne s'était pas lancée dans le vide. Elle a essayé un nouveau truc, m'a envoyé une vidéo pour me montrer. On voit les parachutes se poser l'un sur l'autre en alternance.

Ouf.

«Ça faisait longtemps que je voulais l'essayer, alors c'était un autre rêve qui se réalisait! Quand j'ai mis mes deux pieds sur la voilure, quel moment magique!»

Et maintenant? 

Elle rêve encore, de se poser une fois pour toutes. 

Sur ce, je vous quitte pour quelques semaines, l'heure des vacances a sonné.




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